La promenade

Vendredi 17h45, depuis sa chaise, les yeux collés à la fenêtre, elle comptait les minutes qui la séparaient de la délivrance. Le cours de philosophie s’éternisait, transcendance, imminence, être ou ne pas être, Dieu est mort. Rien n’était moins sûr, seulement Nietzsche, lui, était bel et bien enterré. Cette matière lui faisait horreur, à tout conceptualiser, on finit par oublier l’essentiel : vivre.

Son cœur, contrairement à celui de sa professeure, battait fort. Du moins, le pensait-elle. Il chantait comme une litanie le nom de son amant. Il s’appelait Mehdi et ce n’était pas un jeune boutonneux. Non, c’était un homme, un vrai. A trente ans, il connaissait la vie et pouvait lui apprendre l’amour. Fort, elle pouvait s’abandonner à lui et se laisser porter par-dessus ses larges épaules.

La sonnerie retentit. Madame Nejjar tentait tant bien que mal de leur rappeler le devoir à rendre dans une semaine. Elle haussait la voix, agitait les bras, les menaçait d’un échec au baccalauréat. Sur un rebord de son cahier où se mêlaient aux citations de Kant, au ça et au moi de Freud, deux cœurs dessinés à l’encre rouge sur les i de I Will Always Love You, Leila nota rapidement le sujet : Créer sa liberté et opposer même au devoir le « non » sacré, Expliquez.

Elle passa par les toilettes à l’odeur nauséabonde. Elle retira sa blouse de lycéenne qui cachait une petite marinière et changea de pantalon pour un jean troué. Elle souligna ensuite ses lèvres pulpeuses d’un rouge sang et poudra ses joues blanches avec son blush fétiche, Coup de foudre. Enfin, elle s’aspergea de quelques gouttes de son nouveau parfum, Poison.

Devant la porte du lycée, il l’attendait dans sa voiture aux vitres teintées. Elle marcha d’un pas accéléré, le buste rougi. Elle ouvrit la portière et se retint de se jeter sur lui. Les copines la regardaient. La rue aussi. Une fois la porte refermée, ses bras virils la serrèrent jusqu’à l’étouffer. Elle entendait son souffle chaud dans son oreille. Il sentait bon. Ses pupilles se dilataient à mesure qu’elle humait son cou.

En l’espace d’un instant, le passé et le futur cessèrent d’exister et disparurent derrière l’épais rideau du théâtre du temps, laissant au seul présent la scène entière, vide et libre de tout empêchement. Elle était ainsi émancipée, tout à son désir acquise et soumise.

Elle colla sa bouche à la sienne et balada ses doigts dans ses cheveux. Le bal des langues pouvait enfin commencer. « Ma belle est heureuse de me voir. Je t’ai manqué ? », lança-t-il, fier de son effet. Elle avait perdu son arabe, son français et sa tête. Elle l’embrassa une dernière fois.

La BMW série 1 démarra et prit le boulevard 2 Mars. Ils avaient leur petit rituel. Il activait la climatisation pendant qu’elle changeait d’onde pour passer de Medi1 à Hit Radio. Il ne s’en plaignait pas. Toujours les mêmes discours prononcés par ces mêmes voix : « Le royaume chérifien maintient une bonne dynamique et prévoit un taux de croissance à plus de quatre pourcents d’ici la fin de l’année. La Banque Mondiale encourage le gouvernement à continuer sur cette voie. » Cette façon hautaine d’annoncer les événements et les actualités sans émotions et hors de tout débat faisait leur art : ne jamais mentir sans approcher une once de vérité.

Depuis sept ans, Mehdi travaillait pour le premier opérateur téléphonique Marocain. Il était cadre et venait d’acquérir son premier bien immobilier, un appartement de soixante-treize mètres carrés dans un quartier jeune et animé de Casablanca. Sa voiture sortait tout juste de la maison mère. Pourquoi se plaindre ?

Derrière ses lunettes de soleil, il jeta un coup d’œil à sa droite. Elle dansait sur le prochain tube de l’été Yal Bnate. La chanson racontait la tentative toujours infructueuse mais toutefois optimiste d’un jeune homme pour séduire celle qu’il convoitait. Les sons de la guitare et de la basse mixés aux percussions des k’rak’s de la Dakka Marrakchia et la voix autotunée du chanteur donnaient un air léger, joyeux et dépassionnée au tout.

Notre danseuse, loin de pareilles réflexions, balançait ses épaules de droite à gauche puis de gauche à droite. Ses longues boucles, couleur châtain, défilaient comme un moucharabieh sur son visage. Ses mains pleines de grâce dessinaient des arabesques affriolantes. Elle sentit son regard qui la fixait, tourna la tête et remua sa poitrine en sa direction. Il posa sa main sur sa cuisse et accéléra son bolide.

Ils passèrent devant le lycée Khansaa sur le boulevard Mers Sultan. « Deux de mes belles étudiaient ici ». Il le dit le sourire au coin, se remémorant secrètement la chevelure parfumée Amour Amour de l’une et la jouissance sur une aire d’autoroute de l’autre. Elle fit mine de ne pas l’entendre. « L’une d’elles s’appelait Zahra, elle était de bonne famille, très bien éduquée mais très têtue ». Leila faisait la moue mais ne réagit pas.

Puis, ils s’arrêtèrent devant La Clinique du Parc, attendant que la voiture devant stationne. C’est ici qu’elle était née. Elle lui raconta toutes ces choses dont elle n’avait aucun souvenir : son père qui la mit dans un couffin, chambre des Lilas, pour l’emmener à la maison et sa mère qui choisit son prénom : Leila pour Kais et Leila.

A tout imaginer, il réalisa le trésor qu’elle représentait. « Et maintenant, tu es à moi et un jour, notre fils naîtra dans cette même clinique ». Sur ces mots, il la laissa rêveuse et tourna sur le boulevard Moulay Youssef.

Parfois, le sentiment échappe au mot. Dans cet espace confiné et en mouvement, elle croyait ressentir ce que personne n’avait encore expérimenté. Cette croyance inébranlable en un amour éternel.

Ils longeaient le boulevard des consulats et des institutions financières. La modernité des bâtiments se confondait avec celle de son couple. Elle y était enfin, dans ce monde adulte, riche et moderne.

Une fois sur la Corniche, Mehdi descendit les vitres. Leila quitta ses rêveries pour étreindre le vent vigoureux qui envahit la voiture. Soudain, elle entendit un bruit métallique au-dessus de sa tête. En levant les yeux, elle découvrit le toit ouvrant et les lignes de palmiers qui la saluaient depuis là-haut. « Surpise ! »

Au même moment, à la radio, Rihanna fit son entrée avec son titre aux paroles lubriques Work. Ses mains à l’air bougeaient en suivant le tempo de ses fesses qui mimaient les twerks endiablés de la diva Barbadienne.

L’océan Atlantique à leur droite était aussi en émoi. Les vagues hautes s’enroulaient pour se casser sur un rivage vide de monde malgré le ciel bleu et les nuages épars. L’odeur de l’iode était forte et le vent faisait virevolter les papiers qui trainaient dans la voiture en même temps que ses cheveux. Elle respirait enfin.

En passant devant le Mégarama, l’un des rares cinéma de la ville, elle en profita pour proposer de voir le dernier Pirates de Caraïbes. – Je n’ai pas le temps, je travaille trop, murmura-t-il en fixant la route – Très bien, en attendant, j’irai au cinéma avec Kamal, posa-t-elle, l’air de rien – Oui, Kamal, je me souviens. Ne serait-il pas gay d’ailleurs ? ajouta-t-il, irrité. Je l’espère pour toi, à moins que tu ne sois de ces filles plus enclines à ouvrir les jambes au premier venu qu’à construire un foyer. Tu finiras comme les autres, sans honneur ni vertu – Qu’est-ce que tu connais à la vertu ? Sale alcoolique ! Homophobe ! Misogyne ! cria-t-elle, en colère. – Respecte-toi, petite sotte ! Vous les femmes, vous êtes le diable en personne. Le diable ! Et rien n’est pire que ta catégorie. Les saintes-ni-touche qui ne rêvent que de se faire sauter ! Sans vous, nous serions encore au Paradis, hurla-t-il, hors de lui – Sans nous, vous ne seriez pas, chuchota-t-elle, effrayée mais résignée à ne pas perdre la face – Toutes des Eve en puissance. Toutes à minauder pour nous conduire au péché, marmonna-t-il

Ils avaient l’habitude de se chamailler et avaient leur technique pour se réconcilier. Quelques minutes de silence, cinq, dix, vingt, jusqu’à ce que l’un d’entre eux reprenne la parole comme si de rien n’était.

Mehdi retrouva ainsi sa nature bavarde. Il s’apitoyait sur son sort. Son chef de département n’était qu’un moins que rien, un incapable sans caractère. Quel gâchis ! Leila avait pour règle d’écouter et de se taire. De temps en temps, elle hochait la tête et l’encourageait dans son délire narcissique. Ses histoires de lycée lui paraissaient sans intérêt alors elle ne racontait rien et lui se satisfaisait de ne rien savoir. 

Elle réalisa qu’ils étaient déjà à Dar Bouazza en traversant le barrage de police. Mehdi avait baissé le volume de la radio et retiré ses lunettes de soleil. Elle remit son pull à l’endroit et effaça rapidement son rouge à lèvres. Ils avaient déjà dû rançonner deux fois la police pour atteinte à la morale car ils n’étaient pas mariés.

On ne voyait plus la plage depuis un bon moment, cachée par une haie d’arbre. C’est là qu’ils vivaient leur amour, discrètement, à la vue de tous. Au début, cela l’excitait, la peur de se faire attraper, l’idée de transgresser les lois et de désobéir à ses parents. Tout cela inspirait son Eros intime. Maintenant, moins. Elle voulait un lit, du confort et moins d’inquiétude.

Mehdi vivait chez ses parents mais tout cela allait changer avec son nouvel appartement. Il se mit sur un parking devant l’horizon bleu, le plus rapproché des arbres. Elle descendit la première pour admirer le coucher du soleil, cette belle orange à la descente majestueuse. La lune était déjà en place, prête à éclairer la nuit. Elle se faufila dans le semblant de forêt et trouva un lieu plat où elle étala un drap blanc qu’ils transportaient toujours avec eux.

Mehdi arriva quelques instants plus tard. Elle l’attendait assise. Il l’a rejoint. Il rangea son téléphone et retira son pendentif offert par sa mère sur lequel était inscrit un verset religieux. Finalement, les habits volèrent. Les feuilles craquaient sous leur poids. Le sel de l’océan brûlait leur peau mais pas autant que leur désir.

Fatigué et heureux, il fuma sa cigarette. Il lui en proposa une, pour la première fois, ce qu’elle refusa.

Elle remarqua les traits de son visage changés. Il semblait anxieux, pensif. Il fallait retourner à la voiture. Il remit son pendentif et vérifia son téléphone. Il avait reçu au moins dix messages et plusieurs appels. Elle n’osait poser aucune question. Il ne parla plus de toute la route.

À deux rues de chez elle, il arrêta le moteur pour lui annoncer la vraie raison du rendez-vous. Il se mariait dans quelques semaines et c’était la dernière fois qu’ils se voyaient. Il s’excusait sincèrement pour ce qu’il lui infligeait mais il était temps pour lui de retrouver le droit chemin avec la future mère de ses enfants. Il voulait qu’elle sache aussi qu’elle était une fille bien. Il lui rappela que sa virginité était préservée et que c’était le plus important. Elle pourrait ainsi trouver un bon mari à son tour. Il n’avait jamais voulu lui faire de mal. Il était un salaud mais quel homme ne l’était pas. C’était leur nature, comme les femmes étaient des tentatrices aimantes.

Elle semblait hébétée. C’était donc cela l’amour. Rien d’autre qu’un jeu de rôle. Elle était le papier que l’on jetait après s’être mouchée, ce petit rien sans importance. Une confiserie que l’on suce un peu avant de la mettre à la poubelle. Trop sucrée, peut-être.

Etrangement, elle pensa à son cours de philosophie qu’elle n’avait pas suivie depuis trois mois. Elle pensa à Madame Bovary qu’elle n’avait pas pris la peine de lire et à Miramar, qu’elle avait résumé depuis Wikipedia.

Elle marcha lentement vers sa maison où ses parents l’attendaient. Elle revenait à son couffin, animal blessé mais toujours en vie ignorant qu’elle finirait par se relever. Elle avait mal à son égo plus qu’à son cœur. La nuit était tombée et son innocence s’était couchée.

Elle regardait le ciel pour y voir des étoiles. Rien. Les lampadaires gigantesques de la ville gâchaient sa tristesse. Les klaxons continuaient leur symphonie sans harmonie. Le gasoil des engins mouvants polluait ses narines, ses poumons, son corps entier. Elle n’en pouvait plus de cette ville.

Elle pleura enfin.

Texte publié d’abord en 2018 dans le recueil de texte “Hommes sensibles s’abstenir” de Philippe Broc. Des corrections ont été apportées depuis.

Cerisiers en fleurs

Cerisiers en fleurs
Saupoudrant le ciel bleu
De rose Parme
De rose Fuchsia
Et de cœurs qui battent …
En cœur, pour fêter le printemps
Où les fleurs comme les amours
Éclosent et charment les yeux
Le temps d’une saison
Avant de faner
Le temps d’une saison
Avant la saison lasse
Celle des fruits mûris au soleil
Avant que nous éclabousse le rouge
Des cerises en bouche
Le rose des fleurs nous élève
Les pétales volent au vent
Et se déposent sur nos cheveux
Nos robes à fleurs
Les pétales volent et nappent la terre
Qui leur a donné vie
Le marron, le vert et le rose sous le ciel bleu
Le printemps, saison des amours

#hanami

Monde année zéro

2018, année de la remise à zéro des compteurs, de la reconstruction, de l’émergence du monde nouveau et de la relance des dés comme des chances. Peu de raisons me laissent présager une telle issue mais je préfère vous épargner mon pessimisme et répondre que je n’en sais strictement rien. A vingt-cinq ans, que puis-je vous apprendre que vous ne savez déjà? Rien. Et comme chantait l’autre, “Rien, c’est déjà beaucoup”.

Je voudrais partager avec vous, parce que je vous le dois, vous qui m’avez lue, qui m’avez donné le goût de l’écriture, qui avez nourri mes réflexions et que parfois j’ai attristé à dessin, l’enseignement que j’ai tiré de cette année enfin écoulée.

Certes, l’actualité m’a peinée. Non qu’elle soit plus grave que les précédentes années mais plutôt que je me sentis pour la première fois adulte et démunie, incapable de changer le cours tragique des événements. L’état de mon pays, que je résumerai par une misère économique et intellectuelle du peuple et de l’élite, m’a angoissée, et ce jusqu’au dernier jour. Aussi et je ne pouvais y échapper, j’ai pu souffrir des maladresses de ceux dont j’étais le plus proche.

Pourtant, je suis heureuse. Je le suis parce que j’ai beaucoup appris sur le comment des choses, du cosmos et de la vie. Je le suis ensuite parce que des artistes et des philosophes m’ont transportée le temps d’un disque, d’un roman, d’un film ou d’un essai dans un ailleurs que je ne soupçonnais pas et qu’au retour, j’étais changée. Je le suis enfin parce que j’ai été aimé par des êtres que je chéris sans mesure. Je décrirai ce bonheur comme une gratitude sincère d’être vivante sur Terre et d’appartenir à cet infini commun.

Ainsi, en 25 révolutions terrestres, j’en suis à la conclusion que seule une chose compte réellement dans la vie d’un homme : l’amour. S’aimer d’abord soi, aimer les autres ensuite et enfin aimer apprendre. Une vie menée ainsi ne garantit pas la plénitude comme un paradis appelé par d’autres Nirvana, mais assure certainement des instants d’extase, de jouissance et de bonheur fini. La vie ne pourrait dans ces conditions être vécue en vain et trouvera son sens dans ce qu’elle aura engrangé comme connaissances.

Pour bien finir l’année 2017 ou commencer 2018, j’aimerais finalement me rappeler qu’aujourd’hui, nous venons tous ensemble, embarqués sur le paquebot Terre, d’achever un tour complet autour du soleil et 365 tours sur nous-mêmes. Et ce n’est pas fini, car ensemble toujours et sans autre alternative que peut-être celle de devenir astronaute pour explorer l’univers, nous débutons un nouveau cycle fait de révolution, de saisons, de jours et de nuits. Dans de telles circonstances, une seule question me paraît pertinente : comment faire pour que le voyage se passe au mieux pour tous ?

Sur cette dernière interrogation, je vous embrasse tendrement et cette fois-ci, en particulier, je vous souhaite une bien heureuse année 2018.

Meilleurs vœux,
Hajar

Conte en post-scriptum

La Sultane des Royaumes Lubriques décida après des années de solitude à la tête des armées cupidonesques de se trouver un compagnon de marche vers les voûtes célestes. Ses soldats bâtèrent champs et villes à la recherche de l’heureux élu et posèrent en vain la même question à tous les valeureux en quête du cœur nanti: “Combien de révolution la Terre a-t-elle réalisée autour du Soleil?” Le futur Sultan devait prouver son esprit.

Beaucoup abandonnaient, certains tentaient leur chance et proposaient quelques chiffres extravagants, aucun ne trouvait. Il ne restait plus qu’un seul, retiré du monde, au sommet du mont le plus haut de la contrée. Aucun des soldats ne voulut faire le voyage que l’on affirmait des plus dangereux. La sultane exaspérée escalada elle-même cette montagne quand elle le vit : debout, admirant le coucher de soleil d’un jaune oranger qui redonnait tout son éclat au vert des arbres qui les saluaient par leur cime ; la lune, les étoiles et les lucioles se préparant à prendre le relais pour magnifier la nuit.

Depuis, dans la vallée, on contait la légende de cette sultane qui, éblouie par la vue, préféra répondre elle-même à sa question et éviter ainsi toute déception: “La Terre réalisa assez de révolution pour que je vous cherche et que vous me trouviez”. On ne la revit plus.

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