Pénélope ou la transmission

Pénélope n’est pas Ulysse. Sans être l’aventurière conquérante, elle est le temps qui coule, la vie inébranlable et la beauté qui fâne.

Pénélope est celle qui aime sa terre, sa maison et son olivier. Un être certes volontaire mais résigné à accepter ce sur quoi il n’a que peu de ressort comme un mari absent qui se bat contre vents et marées, enrageant les Dieux, subissant leurs châtiments et vaguant d’île en île.

Pénélope, la belle âme, tisse à l’orée de l’horizon bleuté de la Méditerranée. Mère contre mer, elle enfante et éduque. Elle est celle qui se lève à l’aube pour accomplir et parfaire ces mêmes gestes millénaires, aujourd’hui et demain.

Sans Pénélope, il ne peut y avoir d’aventure car sans elle nul espoir d’un retour, d’un chez-soi paisible, d’un jardin fertile, d’un tapis sur lequel reposer ses pieds vagabonds. Sans Pénélope, il n’y a donc pas de salut dans les pénombres d’un voyage sans destinée.

Sans Pénélope, c’est la fuite, la perte, la folie et l’oubli.

Hitler lisait aussi.

Hitler lisait aussi. Un livre par soir. Le livre n’est pas LE rempart contre le mal. Le croire serait une erreur. Le mal est en nous et il nous appartient de le dompter et de le canaliser pour en faire une énergie créatrice. C’est peut-être cela un artiste, un dompteur de maux quand d’autres êtres n’échappent pas au pire et deviennent malfrat, assassin ou dictateur en croyant faire destinée. Lisez vos livres mais choisissez les différents. Tantôt cruels, tantôt humanistes. De la noblesse et du peuple. D’hommes et de femmes. D’Orient et d’Occident. Lisez, lisez, lisez. Lisez que vos yeux saignent. Imaginez ces vies que vous ne vivrez pas. Voyagez sur les terres que vos pieds ne toucheront pas. Traversez les mers et côtoyez les étoiles. Tombez amoureux mille fois et ne vous relevez pas, ce n’est que fiction. Enfin, si l’envie de faire mal vous vient toujours, prenez un papier et grattez un monstre, écrivez une satire et déchirez le tout pour en faire des flocons de neige, l’été. Et si rien ne suffit à calmer le vampire en vous, jetez un pot de peinture rouge, de un, deux ou cinq litres, sur le mur blanc de votre salon et hurlez comme un loup votre souffle de vie retrouvé. Alors vous pourrez retourner au monde réel, le voir de vos yeux rougis et l’aimer parce que bien plus que les livres, il est cruel, beau et bon.
Comme pour tout, il faut lire mais il faut lire bien.

En 2018, au Maroc, je vois de la violence quand on me raconte la tolérance

Goethe offre à l’Allemagne du XVIIIème siècle, l’une de ses plus belles maximes : « Le respect de nos semblables est la règle de notre conduite ». Elle nous annonce ce qui fait corps dans une société, ce qui est à l’essence d’un peuple uni, le respect.
Le Larousse le définit comme ce sentiment de considération accordée à l’autre, et qui porte à le traiter avec des égards particuliers. Le respect que l’on octroie à chacun révèle ainsi la valeur qu’on lui reconnaît et lui donne cet espace de liberté où son individualité pourra s’exprimer, sans le condamner à la clandestinité. Il arrive malheureusement que certains agissements, que certains préjugés qui gangrènent la société marocaine, fassent la preuve d’un manque de respect manifeste. Ainsi, près de 250 ans plus tard, cette règle morale n’est toujours pas nôtre.

 

J’écris en réaction à une vidéo qui refait surface sur les réseaux sociaux. Il s’agit d’un film où sont associés le micro-trottoir tenu par le podcaster marocain, Ghassan Bouhidou diffusé par Al Yaoum et un second micro-trottoir réalisé par AlAkhbar TV. Ils posent la même question : peut-on tolérer un Marocain non croyant ou un Marocain musulman converti à une autre religion ?

 

La réponse du seul tolérant : “Oui, je n’y vois aucun problème”,

La réponse des plus modérés : “Non, je ne peux pas le tolérer”,

La réponse des un peu moins modérés : “Non, il doit quitter le pays”,

La réponse des beaucoup moins modérés : “Je lui coupe la tête ou je le brûle”.

 

Celui qui élucide l’affaire dès les premières secondes est un garçon de treize ans, je dirai. Le tout premier interviewé, un homme d’une quarantaine d’années, venait d’expliquer que l’apostasie était intolérable. Ghassan renchérit alors et lui demande : « Si on ne peut pas tolérer un Marocain qui s’avoue non musulman, que faire de lui ? »  Le petit être s’immisce alors dans le champ, presque face caméra et répond avec une sorte d’évidence déconcertante, simple et basique : « On le brûle ». Ce à quoi ajoute l’interviewé : « On le brûle ou on le tue ». Pas de voix off rassurante cette fois-ci, car les adolescents en arrière-plan qui saluent l’objectif et le récompensent d’un sourire Colgate, soutiennent les propos tenus. Le podcaster, fin et intelligent, fait alors un parallèle avec Daesh : « Nous deviendrions comme Daesh. C’est Daesh ? On le brûle avec de l’essence ? » Inquiet de cette comparaison, sans répondre des moyens, le monsieur tout d’un coup se défend et réfute toute assimilation à l’organisation terroriste.

 

Nous pourrions passer au crible toute la vidéo, passant après passant. Il y a cet homme qui s’approche de la trentaine qui prévoit de couper la tête de son ami s’il apprenait son apostasie. Il y adjoint une note d’humour avec un « Bon appétit mon frère ! ». Il explique que même condamner à mort, il le tuerait. Et puis, il y en a d’autres, tant d’autres. Des jeunes femmes et des jeunes hommes éduqués, des bons pères de famille, des croyants pieux, des vieux messieurs à la barbe blanche et des inquiets pour les traditions. Des sans-dents et des sans cheveux.

 

À cela, j’ai deux interrogations. La première : Où est le respect en terre autoproclamée de tolérance? La deuxième : Où sont la loi, le juge et la police face à l’appel filmé au meurtre?

 

Je préfère être claire. Le sujet n’est ni le contenant ni les interviewers qui ne font que leur travail et que nous pouvons d’ailleurs remercier, car ils parviennent à faire émerger la partie immergée de l’iceberg pour nous le rendre plus visible. Nulle raison de prétendre que nous ne le savions pas. Le paquebot va heurter l’iceberg et tout le monde est au courant. Ghassan en particulier, qui est d’abord comédien, parvient comme à chaque micro-trottoir un coup de maître. Il établit très rapidement une relation de confiance avec la personne au bout du micro. Il la met sous tension dans un champ électromagnétique où elle a vite fait de basculer d’un côté ou de l’autre, pôle négatif, pôle positif. Il la jauge et lui révèle ses contradictions. Aucune question ne lui fait peur parce que son seul intérêt est le vrai. Il leur fait dire le vrai, le fond de leur pensée et c’est fort ! Nous sommes peu habitués à un tel traitement de la vérité dans les médias, c’est à souligner et à applaudir. Il me rappelle à ses débuts, un certain Desproges. Espérons pour lui, une aussi grande carrière et une vie plus longue !

 

Voltaire l’écrivait déjà dans Zadig ou la Destinée publié en 1747 : les hommes sont des insectes se dévorant les uns les autres sur un petit atome de boue. En 2018, au Maroc, je vois une société dure quand on me raconte une nation tolérante. Je vois un manque de compassion et une absence totale d’empathie quand les touristes rencontrent des Marocains généreux qui ouvrent grand leur porte aux étrangers. J’entends une violence féroce et meurtrière. Un philosophe disait : «Tolérer, c’est tolérer autre chose que soi». Nous n’y sommes pas. Pas du tout. Les juifs ont quitté le pays. Les non-croyants, ceux qui doutent ou qui changent de religion, suivent à présent le même chemin. Les pas cadencés de l’exode laissent leur trace sur la neige fraîche de cet hiver glacial et sans fin dans lequel est plongé notre pays. Ces gens à qui l’on promet feu et sang quittent, fuient et hurlent dans leurs tripes. Ils perdent une identité qu’on leur extirpe, car si tu ne crois pas en mon dieu, tu n’es plus mon frère. L’exil des différents est en cours, mais il ne faut pas s’y méprendre, ceux qui restent souffrent aussi. Certains souffrent, car ils sont seuls à présent à taire ce qu’ils sont, à noyer leur liberté de conscience dans les tréfonds de leur inconscient. D’autres, et nombreux sont-ils, souffrent de l’entre-soi, car ce mal aussi tue. Il asphyxie l’esprit critique, la soif de connaissance et l’imaginaire créatif. Finalement, la folie s’empare de tous.

 

Nos ministres ont largement pris la parole cette semaine pour expliquer que tout le monde avait sa place au Maroc tant que chacun vivait sa différence dans la discrétion de son chez-lui. Ils parlaient des homosexuels, des amants hors mariage, des dé-jeûneurs, des non-croyants et de toute personne hors la loi morale qui malheureusement s’exécute main dans la main avec la loi des juges et des législateurs. A ces puissants qui nous gouvernent, j’aimerais signifier que chez soi, il n’est nul besoin d’attendre l’accord d’un ministre pour être soi. J’aimerais assurer aussi que malgré toutes leurs lois, les esprits libres le resteront, même lynchés par une foule éduquée à la violence et au mépris de la différence, car la liberté a d’unique qu’elle ne se quémande pas, mais qu’elle s’arrache et qu’elle se vit sans autorisation.

 

Le siècle des Lumières tarde par ici et nous en sommes encore à appeler les morts d’autres contrées et d’autres temps, pour nous donner l’espérance d’une nation plus aimante. Voltaire, toujours lui, disait en 1763, dans le Traité sur la Tolérance : «La tolérance n’a jamais excité de guerre civile ; l’intolérance a couvert la terre de carnage». Ce à quoi a répondu Saint-Exupéry près de deux siècles plus tard : «Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser tu m’enrichis». Alors pour conclure, j’en appelle aux étoiles de cette nuit obscure, les Marocains artistes, écrivains, intellectuels du progrès, paysans, paysagistes et architectes, médecins et scientifiques, éclairez-nous, même d’une faible lumière, que l’on puisse travailler notre papier et lire les livres qui ont échappés à l’autodafé, rappelez-nous l’amour, l’amour de la vie et du souffle vital. Murmurez-nous le respect de l’autre, nous vous entendons.

http://dinwadunia.ladepeche.ma/2018-au-maroc/

Monde année zéro

2018, année de la remise à zéro des compteurs, de la reconstruction, de l’émergence du monde nouveau et de la relance des dés comme des chances. Peu de raisons me laissent présager une telle issue mais je préfère vous épargner mon pessimisme et répondre que je n’en sais strictement rien. A vingt-cinq ans, que puis-je vous apprendre que vous ne savez déjà? Rien. Et comme chantait l’autre, “Rien, c’est déjà beaucoup”.

Je voudrais partager avec vous, parce que je vous le dois, vous qui m’avez lue, qui m’avez donné le goût de l’écriture, qui avez nourri mes réflexions et que parfois j’ai attristé à dessin, l’enseignement que j’ai tiré de cette année enfin écoulée.

Certes, l’actualité m’a peinée. Non qu’elle soit plus grave que les précédentes années mais plutôt que je me sentis pour la première fois adulte et démunie, incapable de changer le cours tragique des événements. L’état de mon pays, que je résumerai par une misère économique et intellectuelle du peuple et de l’élite, m’a angoissée, et ce jusqu’au dernier jour. Aussi et je ne pouvais y échapper, j’ai pu souffrir des maladresses de ceux dont j’étais le plus proche.

Pourtant, je suis heureuse. Je le suis parce que j’ai beaucoup appris sur le comment des choses, du cosmos et de la vie. Je le suis ensuite parce que des artistes et des philosophes m’ont transportée le temps d’un disque, d’un roman, d’un film ou d’un essai dans un ailleurs que je ne soupçonnais pas et qu’au retour, j’étais changée. Je le suis enfin parce que j’ai été aimé par des êtres que je chéris sans mesure. Je décrirai ce bonheur comme une gratitude sincère d’être vivante sur Terre et d’appartenir à cet infini commun.

Ainsi, en 25 révolutions terrestres, j’en suis à la conclusion que seule une chose compte réellement dans la vie d’un homme : l’amour. S’aimer d’abord soi, aimer les autres ensuite et enfin aimer apprendre. Une vie menée ainsi ne garantit pas la plénitude comme un paradis appelé par d’autres Nirvana, mais assure certainement des instants d’extase, de jouissance et de bonheur fini. La vie ne pourrait dans ces conditions être vécue en vain et trouvera son sens dans ce qu’elle aura engrangé comme connaissances.

Pour bien finir l’année 2017 ou commencer 2018, j’aimerais finalement me rappeler qu’aujourd’hui, nous venons tous ensemble, embarqués sur le paquebot Terre, d’achever un tour complet autour du soleil et 365 tours sur nous-mêmes. Et ce n’est pas fini, car ensemble toujours et sans autre alternative que peut-être celle de devenir astronaute pour explorer l’univers, nous débutons un nouveau cycle fait de révolution, de saisons, de jours et de nuits. Dans de telles circonstances, une seule question me paraît pertinente : comment faire pour que le voyage se passe au mieux pour tous ?

Sur cette dernière interrogation, je vous embrasse tendrement et cette fois-ci, en particulier, je vous souhaite une bien heureuse année 2018.

Meilleurs vœux,
Hajar

Conte en post-scriptum

La Sultane des Royaumes Lubriques décida après des années de solitude à la tête des armées cupidonesques de se trouver un compagnon de marche vers les voûtes célestes. Ses soldats bâtèrent champs et villes à la recherche de l’heureux élu et posèrent en vain la même question à tous les valeureux en quête du cœur nanti: “Combien de révolution la Terre a-t-elle réalisée autour du Soleil?” Le futur Sultan devait prouver son esprit.

Beaucoup abandonnaient, certains tentaient leur chance et proposaient quelques chiffres extravagants, aucun ne trouvait. Il ne restait plus qu’un seul, retiré du monde, au sommet du mont le plus haut de la contrée. Aucun des soldats ne voulut faire le voyage que l’on affirmait des plus dangereux. La sultane exaspérée escalada elle-même cette montagne quand elle le vit : debout, admirant le coucher de soleil d’un jaune oranger qui redonnait tout son éclat au vert des arbres qui les saluaient par leur cime ; la lune, les étoiles et les lucioles se préparant à prendre le relais pour magnifier la nuit.

Depuis, dans la vallée, on contait la légende de cette sultane qui, éblouie par la vue, préféra répondre elle-même à sa question et éviter ainsi toute déception: “La Terre réalisa assez de révolution pour que je vous cherche et que vous me trouviez”. On ne la revit plus.

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Un vendredi 13

Ce soir-là, après avoir quitté le travail, j’appelais mon père au Maroc, en attendant l’arrivée du bus, Place de la République au XIème arrondissement de Paris. Je ne me souviens plus ce que nous nous disions. Comme à notre habitude, nous devions refaire le monde, quelques instants où j’étais libre d’imaginer comme les choses pourraient êtres plus belles, intelligentes et simples. Je lui dis que je sortais ce soir et je raccrochais. Le bus était là.

Je rejoignis une amie au cinéma de Bercy. Voilà quelques mois que je l’attendais, le dernier James Bond. Le film commença, la salle était bondée. Les lumières s’éteignirent et Loubna perdit son portable qui lui tomba des mains. Elle le récupérerait à la fin de la séance. Il était en version française, cela ne présageait rien de bon. Les minutes passaient et nous nous regardions, un petit sourire malicieux dessiné sur nos lèvres, l’air de dire Daniel Craig est à tomber, la musique d’ouverture par Sam Smith est sublime, mais qu’est-ce que ce film est mauvais. James qui se jette d’un hélicoptère. James qui saute par dessus un train. James qui embrasse la belle. James à Mexico, James à Istanbul, James en Autriche, James au Maroc. James, James, James … Un vieux Jésus armé et ressuscité qui sauve un monde fatigué par les bombes, les explosifs, les armes à outrances, les meurtres, le crime et l’argent sale. Je me rappelle avoir concédé au scénario sa bienveillance : les méchants n’étaient pas encore des musulmans du Moyen-Orient. Qui étaient-ils ? Je ne saurai dire.

Mon téléphone sonna, mon père m’appelait. Je lui raccrochais au nez et je l’éteignis. Le monsieur devant moi avait la tête qui penchait. Il dormait, il ronflait. Des spectateurs quittaient la salle. La rangée en dessous se vidait, siège après siège. Les téléphones s’allumaient et les gens s’en allaient. Nous voilà rassurées, ce film était un gâchis. Nous étions tenaces et courageuses et ce navet nous allions le terminer ! Nous étions encore quelques uns à tenir le coup. Le dormeur se réveilla, prit ses affaires et partit à son tour. Le film arriva à sa fin, lamentablement. Déception partagée ! Tous ces mois à attendre, pour cette petite chose insignifiante.

J’allumais mon portable. Mon amie récupéra le sien sous le siège. Trente-trois appels. Plusieurs messages sur messenger. Pareil pour Loubna. Nous marchions vers la porte de sortie. J’appelais à la maison. Ma mère pleurait et criait : “Tu es où ? Ils sont partout. Ils ont des mitraillettes. Ils tirent sur tout le monde. Cours !” Saint Emilion était vide. Silence de guerre. Je tremblais et je me mis à pleurer à mon tour, affolée. Loubna resta calme. Elle dit qu’il ne fallait pas courir, que l’appartement où je vivais était à dix minutes à pied et que rien ne pouvait nous arriver.

Nous étions seules dans l’allée qui borde le parc de Bercy. Je vis trois jeunes hommes marcher agités. Ils parlaient forts. Je croyais entendre de l’arabe. Ils me ressemblaient. Je m’apprêtais à courir. Loubna m’en empêcha :” Tu vas attirer l’attention. On tourne à la prochaine rue.” Un bruit sourd, une explosion ? Une portière qui claque. Un chien aboit, ils sont derrière nous ? Une vielle dame qui sort son chiwawa faire ses besoins. J’étais au bord de la crise cardiaque.

On aperçut l’immeuble. Enfin ! Un couple marchait vers nous, sorti de nulle part. Nous accélérâmes le pas mais ils nous rattrapèrent. Je les dévisageai. La femme avais l’air inoffensive. J’avais des doutes pour l’homme. Il était plus bronzé. Je regardais de plus près, il devait venir de Martinique ou de Guadeloupe, quelque part où le soleil se couche derrière la mer après avoir doré les cocotiers. Ils étaient en couple ? Je n’arrivais pas à deviner. Ils cherchaient un abris. Ils nous montraient leur voiture et expliquaient qu’à la radio, on recommandait de vider les rues. Je fixai la femme. Je m’accrochais à ses yeux. Les yeux ne mentent jamais. Là, je courus et je leur criai de me suivre. Loubna ne pouvais plus m’arrêter.

Nous les laissâmes dans la cage d’escalier. Je ne pus leur faire d’avantage confiance. Nous prîmes l’ascenseur. Au deuxième, je sonnai. Mon colocataire et son copain m’ouvrirent la porte. J’étais éblouie par la lumière du salon. La télévision était à fond. BFM ? Sa mère chez qui je vis était debout. Elle me sourit : “ma petite Hajar”. Oscar, le chien semblait serein, presque heureux de toute cette agitation. Le vendredi, il est généralement abandonné par tous. Elle me racontait la soirée. Elle me refaisait le déroulé des événements. Je posais des questions. Je ne sais plus lesquelles. Que demande-t-on dans ce genre de circonstances ? Il était 23h30 et au Bataclan, à quelques pas de la Poste où je déposais le courrier pour mon entreprise, des jeunes gens se faisaient mitrailler par des terroristes islamistes. Les cafés où l’on faisait nos afterworks, où nous déjeunions parfois, avaient reçu des rafles de balles. Des parisiens étaient morts.

Nous allâmes dans ma chambre. Nous appelâmes nos parents. Un ami arriva à me joindre. Je lui racontais, je pleurais. Loubna aussi. Ses nerfs lâchèrent après avoir tant résisté.

Ce soir-là, je devenais adulte et comme une adulte, je m’enfermais chez moi pour ne plus sortir jusqu’au lundi. Comme une adulte, je retournais au travail dans ce quartier meurtri, dans ce quartier en deuil. Comme une adulte, je me suis recueillie Place de la République tôt le matin. Comme des adultes, notre patron a allumé une bougie et nous respectâmes la minute de silence. Comme des adultes, nous achetâmes des roses avec une amie à midi, et nous les déposèrent près de la salle de concert. Comme une adulte, je terminai ma journée de travail. Comme une adulte, je continuais à vivre. Et puis comme une enfant, je n’ai jamais oublié.

A chaque époque, son vendredi 13. Le nôtre, un vendredi 13 novembre 2015, 130 morts, 413 blessés.

Le vertige du temps

A vingt-cinq ans, je souffre de vertige, le vertige du temps. L’horloge tourne et j’ai peur de ne pas accomplir ce pourquoi je vis. La mort me guette comme tout vivant au cœur battant. C’est ainsi que l’urgence s’installe impérieusement dans mon existence. Il m’arrive de penser à l’instant de mon dernier souffle. Mourrais-je d’un cancer ou écrasée par une voiture ? Je pense alors à mes parents qui seraient certainement les seuls à me pleurer. C’est précisément le moment où je mets court à mon délire narcissique car rien ne me fait plus horreur que la souffrance, même imaginaire, de ceux que j’aime. La mort est ainsi insidieuse parce que son absence ne fait que renforcer son pouvoir sur nous. Le tic-tac n’en est que plus lancinant. Dans ma petite famille, nous l’avons connue avec tant de rudesse insinuée dans les petits draps et l’espoir d’une nouvelle respiration, que notre effroi s’est vu remplacé par une résignation triste contrebalancée par un amour sans mesure de la vie, que l’on sait désormais précaire.

Ce dimanche, il m’a semblé que le temps s’arrêtait. Nous étions en automne, à la saison cuivrée des feuilles qui tombent, de la rouille et de la pluie. La journée était longue, grise et froide. Interminable. J’appris par une amie le changement d’heure, nous étions passés à l’heure d’hiver. Je comprenais mieux. Mon corps en fin de cycle participait à la lenteur perçue. La lune approchait de sa plénitude. Le monde fonctionne par oscillation entre vie et mort, que ce soit dans l’espace, sur Terre ou dans ma propre chair. Ce qui est parti revenant sans être exactement le même.

J’ai atteint l’âge de m’offrir un sablier ou un crâne, les objets habituels pour méditer sur la vanité. Je crois que c’est l’époque qui le veut car nous vivons entre deux mondes, le passé antique et biblique qui est atrocement humain et l’avenir qui est vertigineusement transhumain, le monde riche qui conquiert ce nouvel espace artificiel et virtuel et le monde pauvre qui tient à la légende de ses ancêtres comme à sa dernière richesse. Nous sommes là, dans cet entre-deux, perdus dans un intervalle baroque. Toutes les illusions s’entrechoquent, se haïssent et s’enlacent noyant dans un amas gluant la vérité, la droiture et le mot juste.

Au pays du soleil levant, nous n’échappons pas à cette discontinuité. Nous incarnons cet époque merveilleusement. Nous sommes pour ainsi dire les acteurs d’une pièce de théâtre, où le tragique, le chimérique et le rocambolesque se mêlent. Les intrigues et les décors se multiplient. Il en est de même dans le foyer conjugal ou en politique, dans le salon ou au parlement. Nous sommes devenus maîtres de la technique du trompe-l’œil, assez pour nous laisser abuser. Nous n’avons que faire de la science, de la littérature et du vrai. Le soleil nous abîme les yeux, nous voyons flous et nous prenons le papier imprimé pour l’or et l’or pour la vie. Nous sommes des alchimistes.

Et moi, parce qu’il n’est jamais question que de nous-mêmes, toujours et à jamais, et moi dans ce monde, j’ai trois obsessions : la justice, la liberté et l’entropie. Alors voyez l’anachronisme dans lequel je patauge.

Une rose qui pique

Ne m’oubliez pas Ulysse, je resterai votre Pénélope. Ne m’oubliez pas Roméo, je resterai votre Juliette. Ne m’oubliez pas Kaiss, je resterai votre Leila. Ne m’oublie pas Marius, je resterai ta Cosette. Ne m’oublie pas Henry, je resterai ta Lucy. Ne m’oubliez pas Candide, je resterai votre Cunégonde. Ne m’oubliez pas Shahryar, je resterai votre Shehrazade. Ne m’oubliez pas Albert, je resterai votre Aurore. Ne m’oubliez pas Werther, je resterai votre Charlotte. Ne m’oubliez pas Duc de Nemours, je resterai votre Dame de Clèves. Ne m’oublie pas Bosie, je resterai ton Oscar. Ne m’oublie pas Rinri, je resterai ton Amélie. Ne m’oubliez pas Bajirao, je resterai votre Mastani. Ne m’oublie pas Julien, je resterai ta Sophie. Ne m’oublie pas Rodolphe, je resterai ton Emma. Ne m’oubliez pas cher Amant, je resterai votre Duras. Ne m’oublie pas Félix, je resterai ta Fantine. Ne m’oublie pas Georges, je resterai ta Clotilde. Ne m’oublie pas Abellatif, je resterai ta Jocelyne. Ne m’oublie pas Duke, je resterai ton Allie. Ne m’oublie pas Tristan, je resterai ton Iseult. Ne m’oublie pas Antar, je resterai ta Abla. Ne m’oublie pas Peggy, je resterai ta Françoise. Ne m’oubliez pas Fitzwilliam, je resterai votre Elisabeth. Ne m’oublie pas Louis, je resterai ton Elsa. Ne m’oubliez pas, parce qu’avec tous ces personnages, je m’y perds et j’y perds mes souvenirs, de vous et de nous. Gardez-moi une place dans votre cœur et faites de moi, votre rose, Petit Prince. Une Rose hautaine et qui pique, mais uniquement pour que vous vous souveniez, le jour où j’oublierai.

Il est des jours

Il est des jours où le soleil ne se confond pas avec le bonheur. Il est des jours où la nuit est attendue pour que perdure la vie. Il est des jours où les amitiés s’oxydent et se dégradent comme les molécules olfactives qui s’échappent du flacon laissé ouvert au petit matin. Il est des jours sans vent, sans orage, sans gâteau qui brûle dans le four. Il est des jours où le temps feint l’alliance, alors qu’il n’est que points discontinus qui nous changent, pour ne plus être ce que nous sommes, ce que nous étions. Il est des jours de recueillement, des jours où le cimetière de nos amitiés perdues sent bon le muguet. Il est des jours où chaque épitaphe nous ramène le souvenir de ces jours, pluvieux et heureux. Il est des jours où étalées nues sur le sable, aucune mer ne console ces peines enfermées dans la tour d’ivoire de nos tristesses tues. Il est des jours où le château de sable s’écroule sans vague, seul sous le poids d’un air lourd. Il est des jours qui feraient mieux de ne pas être car il est des jours.

Touristes en vadrouille

Chaque été, ils choisissaient une destination nouvelle. New York, Miami, Montréal, Las Vegas. Monsieur prenait deux semaines de congé et emmenait toute la famille pour des vacances mé-mo-rables. L’année dernière, c’était le Mexique. Ils avaient pris des centaines, des milliers de photos. Nick, son fils, avait fait une insolation mais le voyage était su-per, ma-gni-fique, surtout le buffet du Club Med. Ils avaient a-do-ré !

Cet été, ils voient les choses en grand. Ils vont à Paris. Les enfants n’en reviennent pas. La Tour Eiffel, la Seine, les spectacles, les lumières. Ah Paris ! Ils avaient hésité un moment. À ce qu’il paraît, Paris n’est plus Paris. Seulement, les billets étaient à trois cent cinquante dollars aller-retour. Vous imaginez ! À ce prix, cela ne se refuse pas.

Le 14 juillet, ils débarquèrent ex-ci-tés sur les Champs Élysées. C’était la fête nationale. Armée de Terre. Armée de l’Air. Tank. Avions de chasse. Ces français n’étaient pas mal du tout. Ils se défendaient bien !

Sur le chemin du retour, à leur hôtel Ibis dans le XIIème, ils s’arrêtèrent à Opéra. Leur fille, Britney, avait insisté. Ils regardèrent ce monument imposant et mesurèrent son histoire et sa grandeur. On pouvait encore acheter des places. Britney fit un grand sourire à son père. Il céda. À cinquante euros la place, cela devait valoir la peine. Une heure plus tard, toute la famille était dehors, dé-pi-tée. C’était le spectacle d’une jeune fille toute menue qui gigotait seule sur scène avec en fond des chansons d’un certain Jacques Brel. Ils appelaient cela de la danse contemporaine, une danse suicidaire, oui ! Eux qui pensaient voir du Lady Gaga … Seul Nick affichait un léger sourire en souvenir de la jupe qui introduisait les longues et fines jambes de cette danseuse mélancolique.