Découverte : Féminisme en Iran, Chahla Chafiq & Feminists in the City

J’ai assisté hier à une masterclass virtuelle d’une qualité rare sur le féminisme en Iran : l’histoire féministe de l’Iran empreinte de l’expérience personnelle de Chahla Chafiq, sociologue et auteure iranienne exilée en France.

Je vous fais ici une restitution assez personelle et qui ne se veut pas exhaustive mais qui, je l’espère, vous donnera envie d’en apprendre davantage sur Chahla Chafiq et ses travaux sur le féminisme et l’Iran d’une part et sur Feminists in The City, l’organisation qui anime ses masterclass féministes.

Chahla Chafiq commence donc par rappeler le caractère politique de la lutte féministe en démontrant un lien fort entre les systèmes autoritaires, le patriarcat et l’avilissement des femmes, l’islamisme n’étant qu’un système autoritaire parmi d’autres. J’avais d’ailleurs pu entrevoir ce lien dans un reportage relatant l’expérience d’assimilation des kurdes en Turquie. Une jeune femme kurde, témoin de cette époque, y racontait comment le pouvoir kémaliste avait donné le pouvoir aux hommes kurdes sur leur propre famille pour en faire des alliés du pouvoir autoritaire, contre leurs femmes et leurs filles. On perçoit le cheminement de sa réflexion qui présente une filiation entre le chef d’état et le chef de famille.

Un axe politique est ainsi rapidement défendu par les systèmes autoritaires : l’ordre est assuré par l’autorité et le patriarcat quand le désordre est le résultat du féminisme et de l’émancipation politique, sociale, culturelle et surtout sexuelle des femmes.

Elle a aussi rappelé qu’à l’époque de la Révolution Iranienne de 1979, elle se souciait peu des questions féministes considérant ces sujets comme périphériques et mêmes suspects tant ils étaient associés au pouvoir royal du Chah et à ses alliés occidentaux. Elle explique alors que le père du Chah avait permis le dévoilement des femmes mais qu’il avait pris soin d’effacer de l’histoire le combat préalable des féministes iraniennes. La réforme n’ayant pas été discuté au sein de la société et n’ayant pas été porté par la société civile, elle est devenue une réforme royaliste, prête à être abolie à la moindre révolution, ce qui s’est d’ailleurs passé dans les semaines après la Révolution et l’installation du régimes des Mollahs.

Elle défend, par ailleurs, l’idée que la démocratie appelle l’autonomie de la société et l’autonomie de l’individu qui ne sont possibles qu’avec leur libération du joug du Roi/Chef et du Dieu en politique. Elle introduit alors le concept de modernité mutilée pour définir les progrès partiels, les modernisations sociétales que l’on peut retrouver sous des régimes autoritaires.

Elle a mentionné quelques figures féministes depuis la dynastie des Kadjar à aujourd’hui. Elle nous a fait remarqué que les poétesses étaient en tout temps en Iran des ambassadrices et des icônes de la cause féministe. Elle a dit alors quelque chose qui m’a saisie parce que je le pensais mais sans pouvoir y poser les mots justes : “La poésie rivalise avec la religion”.

Elle a souhaité enfin rappeler le caractère universel du féminisme, bien au-delà des questions de féminisme Blanc, féminisme Noir, féminisme Néo-colonial, sans nier les particularités de chaque combat et le contexte social et politique de chaque pays.

Pour rappel, en Iran, les femmes valent la moitié de l’homme, en héritage, devant le juge s’il y a témoignage, si elle se font assassiner et que le meurtier est condamné à verser une somme d’argent à la famille, celui-ci paiera moitié moins que s’il avait tué un homme. L’âge du mariage est à 13 ans, sachant qu’il était à 9 ans il y a encore quelques années, légitimant donc la pédophilie. La femme étant considérée comme mentalement inférieure à l’homme, certains métiers lui sont interdits comme celui de juge. Il lui est aussi interdit de chanter en public. La liste des interdits est longue et fait mal à la tête et au coeur. Le voile n’est donc que le symbole affiché d’une discrimation mais n’en est en rien l’essentiel. Il est le gilet jaune du mouvement islamiste (n’y voyez aucun lien avec les idées des gilets jaunes).

Bravo à Feminists in the City ! A mes amies et amis féministes, je recommande !

La promenade

Vendredi 17h45, depuis sa chaise, les yeux collés à la fenêtre, elle comptait les minutes qui la séparaient de la délivrance. Le cours de philosophie s’éternisait, transcendance, imminence, être ou ne pas être, Dieu est mort. Rien n’était moins sûr, seulement Nietzsche, lui, était bel et bien enterré. Cette matière lui faisait horreur, à tout conceptualiser, on finit par oublier l’essentiel : vivre.

Son cœur, contrairement à celui de sa professeure, battait fort. Du moins, le pensait-elle. Il chantait comme une litanie le nom de son amant. Il s’appelait Mehdi et ce n’était pas un jeune boutonneux. Non, c’était un homme, un vrai. A trente ans, il connaissait la vie et pouvait lui apprendre l’amour. Fort, elle pouvait s’abandonner à lui et se laisser porter par-dessus ses larges épaules.

La sonnerie retentit. Madame Nejjar tentait tant bien que mal de leur rappeler le devoir à rendre dans une semaine. Elle haussait la voix, agitait les bras, les menaçait d’un échec au baccalauréat. Sur un rebord de son cahier où se mêlaient aux citations de Kant, au ça et au moi de Freud, deux cœurs dessinés à l’encre rouge sur les i de I Will Always Love You, Leila nota rapidement le sujet : Créer sa liberté et opposer même au devoir le « non » sacré, Expliquez.

Elle passa par les toilettes à l’odeur nauséabonde. Elle retira sa blouse de lycéenne qui cachait une petite marinière et changea de pantalon pour un jean troué. Elle souligna ensuite ses lèvres pulpeuses d’un rouge sang et poudra ses joues blanches avec son blush fétiche, Coup de foudre. Enfin, elle s’aspergea de quelques gouttes de son nouveau parfum, Poison.

Devant la porte du lycée, il l’attendait dans sa voiture aux vitres teintées. Elle marcha d’un pas accéléré, le buste rougi. Elle ouvrit la portière et se retint de se jeter sur lui. Les copines la regardaient. La rue aussi. Une fois la porte refermée, ses bras virils la serrèrent jusqu’à l’étouffer. Elle entendait son souffle chaud dans son oreille. Il sentait bon. Ses pupilles se dilataient à mesure qu’elle humait son cou.

En l’espace d’un instant, le passé et le futur cessèrent d’exister et disparurent derrière l’épais rideau du théâtre du temps, laissant au seul présent la scène entière, vide et libre de tout empêchement. Elle était ainsi émancipée, tout à son désir acquise et soumise.

Elle colla sa bouche à la sienne et balada ses doigts dans ses cheveux. Le bal des langues pouvait enfin commencer. « Ma belle est heureuse de me voir. Je t’ai manqué ? », lança-t-il, fier de son effet. Elle avait perdu son arabe, son français et sa tête. Elle l’embrassa une dernière fois.

La BMW série 1 démarra et prit le boulevard 2 Mars. Ils avaient leur petit rituel. Il activait la climatisation pendant qu’elle changeait d’onde pour passer de Medi1 à Hit Radio. Il ne s’en plaignait pas. Toujours les mêmes discours prononcés par ces mêmes voix : « Le royaume chérifien maintient une bonne dynamique et prévoit un taux de croissance à plus de quatre pourcents d’ici la fin de l’année. La Banque Mondiale encourage le gouvernement à continuer sur cette voie. » Cette façon hautaine d’annoncer les événements et les actualités sans émotions et hors de tout débat faisait leur art : ne jamais mentir sans approcher une once de vérité.

Depuis sept ans, Mehdi travaillait pour le premier opérateur téléphonique Marocain. Il était cadre et venait d’acquérir son premier bien immobilier, un appartement de soixante-treize mètres carrés dans un quartier jeune et animé de Casablanca. Sa voiture sortait tout juste de la maison mère. Pourquoi se plaindre ?

Derrière ses lunettes de soleil, il jeta un coup d’œil à sa droite. Elle dansait sur le prochain tube de l’été Yal Bnate. La chanson racontait la tentative toujours infructueuse mais toutefois optimiste d’un jeune homme pour séduire celle qu’il convoitait. Les sons de la guitare et de la basse mixés aux percussions des k’rak’s de la Dakka Marrakchia et la voix autotunée du chanteur donnaient un air léger, joyeux et dépassionnée au tout.

Notre danseuse, loin de pareilles réflexions, balançait ses épaules de droite à gauche puis de gauche à droite. Ses longues boucles, couleur châtain, défilaient comme un moucharabieh sur son visage. Ses mains pleines de grâce dessinaient des arabesques affriolantes. Elle sentit son regard qui la fixait, tourna la tête et remua sa poitrine en sa direction. Il posa sa main sur sa cuisse et accéléra son bolide.

Ils passèrent devant le lycée Khansaa sur le boulevard Mers Sultan. « Deux de mes belles étudiaient ici ». Il le dit le sourire au coin, se remémorant secrètement la chevelure parfumée Amour Amour de l’une et la jouissance sur une aire d’autoroute de l’autre. Elle fit mine de ne pas l’entendre. « L’une d’elles s’appelait Zahra, elle était de bonne famille, très bien éduquée mais très têtue ». Leila faisait la moue mais ne réagit pas.

Puis, ils s’arrêtèrent devant La Clinique du Parc, attendant que la voiture devant stationne. C’est ici qu’elle était née. Elle lui raconta toutes ces choses dont elle n’avait aucun souvenir : son père qui la mit dans un couffin, chambre des Lilas, pour l’emmener à la maison et sa mère qui choisit son prénom : Leila pour Kais et Leila.

A tout imaginer, il réalisa le trésor qu’elle représentait. « Et maintenant, tu es à moi et un jour, notre fils naîtra dans cette même clinique ». Sur ces mots, il la laissa rêveuse et tourna sur le boulevard Moulay Youssef.

Parfois, le sentiment échappe au mot. Dans cet espace confiné et en mouvement, elle croyait ressentir ce que personne n’avait encore expérimenté. Cette croyance inébranlable en un amour éternel.

Ils longeaient le boulevard des consulats et des institutions financières. La modernité des bâtiments se confondait avec celle de son couple. Elle y était enfin, dans ce monde adulte, riche et moderne.

Une fois sur la Corniche, Mehdi descendit les vitres. Leila quitta ses rêveries pour étreindre le vent vigoureux qui envahit la voiture. Soudain, elle entendit un bruit métallique au-dessus de sa tête. En levant les yeux, elle découvrit le toit ouvrant et les lignes de palmiers qui la saluaient depuis là-haut. « Surpise ! »

Au même moment, à la radio, Rihanna fit son entrée avec son titre aux paroles lubriques Work. Ses mains à l’air bougeaient en suivant le tempo de ses fesses qui mimaient les twerks endiablés de la diva Barbadienne.

L’océan Atlantique à leur droite était aussi en émoi. Les vagues hautes s’enroulaient pour se casser sur un rivage vide de monde malgré le ciel bleu et les nuages épars. L’odeur de l’iode était forte et le vent faisait virevolter les papiers qui trainaient dans la voiture en même temps que ses cheveux. Elle respirait enfin.

En passant devant le Mégarama, l’un des rares cinéma de la ville, elle en profita pour proposer de voir le dernier Pirates de Caraïbes. – Je n’ai pas le temps, je travaille trop, murmura-t-il en fixant la route – Très bien, en attendant, j’irai au cinéma avec Kamal, posa-t-elle, l’air de rien – Oui, Kamal, je me souviens. Ne serait-il pas gay d’ailleurs ? ajouta-t-il, irrité. Je l’espère pour toi, à moins que tu ne sois de ces filles plus enclines à ouvrir les jambes au premier venu qu’à construire un foyer. Tu finiras comme les autres, sans honneur ni vertu – Qu’est-ce que tu connais à la vertu ? Sale alcoolique ! Homophobe ! Misogyne ! cria-t-elle, en colère. – Respecte-toi, petite sotte ! Vous les femmes, vous êtes le diable en personne. Le diable ! Et rien n’est pire que ta catégorie. Les saintes-ni-touche qui ne rêvent que de se faire sauter ! Sans vous, nous serions encore au Paradis, hurla-t-il, hors de lui – Sans nous, vous ne seriez pas, chuchota-t-elle, effrayée mais résignée à ne pas perdre la face – Toutes des Eve en puissance. Toutes à minauder pour nous conduire au péché, marmonna-t-il

Ils avaient l’habitude de se chamailler et avaient leur technique pour se réconcilier. Quelques minutes de silence, cinq, dix, vingt, jusqu’à ce que l’un d’entre eux reprenne la parole comme si de rien n’était.

Mehdi retrouva ainsi sa nature bavarde. Il s’apitoyait sur son sort. Son chef de département n’était qu’un moins que rien, un incapable sans caractère. Quel gâchis ! Leila avait pour règle d’écouter et de se taire. De temps en temps, elle hochait la tête et l’encourageait dans son délire narcissique. Ses histoires de lycée lui paraissaient sans intérêt alors elle ne racontait rien et lui se satisfaisait de ne rien savoir. 

Elle réalisa qu’ils étaient déjà à Dar Bouazza en traversant le barrage de police. Mehdi avait baissé le volume de la radio et retiré ses lunettes de soleil. Elle remit son pull à l’endroit et effaça rapidement son rouge à lèvres. Ils avaient déjà dû rançonner deux fois la police pour atteinte à la morale car ils n’étaient pas mariés.

On ne voyait plus la plage depuis un bon moment, cachée par une haie d’arbre. C’est là qu’ils vivaient leur amour, discrètement, à la vue de tous. Au début, cela l’excitait, la peur de se faire attraper, l’idée de transgresser les lois et de désobéir à ses parents. Tout cela inspirait son Eros intime. Maintenant, moins. Elle voulait un lit, du confort et moins d’inquiétude.

Mehdi vivait chez ses parents mais tout cela allait changer avec son nouvel appartement. Il se mit sur un parking devant l’horizon bleu, le plus rapproché des arbres. Elle descendit la première pour admirer le coucher du soleil, cette belle orange à la descente majestueuse. La lune était déjà en place, prête à éclairer la nuit. Elle se faufila dans le semblant de forêt et trouva un lieu plat où elle étala un drap blanc qu’ils transportaient toujours avec eux.

Mehdi arriva quelques instants plus tard. Elle l’attendait assise. Il l’a rejoint. Il rangea son téléphone et retira son pendentif offert par sa mère sur lequel était inscrit un verset religieux. Finalement, les habits volèrent. Les feuilles craquaient sous leur poids. Le sel de l’océan brûlait leur peau mais pas autant que leur désir.

Fatigué et heureux, il fuma sa cigarette. Il lui en proposa une, pour la première fois, ce qu’elle refusa.

Elle remarqua les traits de son visage changés. Il semblait anxieux, pensif. Il fallait retourner à la voiture. Il remit son pendentif et vérifia son téléphone. Il avait reçu au moins dix messages et plusieurs appels. Elle n’osait poser aucune question. Il ne parla plus de toute la route.

À deux rues de chez elle, il arrêta le moteur pour lui annoncer la vraie raison du rendez-vous. Il se mariait dans quelques semaines et c’était la dernière fois qu’ils se voyaient. Il s’excusait sincèrement pour ce qu’il lui infligeait mais il était temps pour lui de retrouver le droit chemin avec la future mère de ses enfants. Il voulait qu’elle sache aussi qu’elle était une fille bien. Il lui rappela que sa virginité était préservée et que c’était le plus important. Elle pourrait ainsi trouver un bon mari à son tour. Il n’avait jamais voulu lui faire de mal. Il était un salaud mais quel homme ne l’était pas. C’était leur nature, comme les femmes étaient des tentatrices aimantes.

Elle semblait hébétée. C’était donc cela l’amour. Rien d’autre qu’un jeu de rôle. Elle était le papier que l’on jetait après s’être mouchée, ce petit rien sans importance. Une confiserie que l’on suce un peu avant de la mettre à la poubelle. Trop sucrée, peut-être.

Etrangement, elle pensa à son cours de philosophie qu’elle n’avait pas suivie depuis trois mois. Elle pensa à Madame Bovary qu’elle n’avait pas pris la peine de lire et à Miramar, qu’elle avait résumé depuis Wikipedia.

Elle marcha lentement vers sa maison où ses parents l’attendaient. Elle revenait à son couffin, animal blessé mais toujours en vie ignorant qu’elle finirait par se relever. Elle avait mal à son égo plus qu’à son cœur. La nuit était tombée et son innocence s’était couchée.

Elle regardait le ciel pour y voir des étoiles. Rien. Les lampadaires gigantesques de la ville gâchaient sa tristesse. Les klaxons continuaient leur symphonie sans harmonie. Le gasoil des engins mouvants polluait ses narines, ses poumons, son corps entier. Elle n’en pouvait plus de cette ville.

Elle pleura enfin.

Texte publié d’abord en 2018 dans le recueil de texte “Hommes sensibles s’abstenir” de Philippe Broc. Des corrections ont été apportées depuis.

Journal d’une confinée #2

Vendredi 10 Avril 2020 – Lyon

Temps figé, vie ralentie

Temps figé et je m’agite
A quoi bon pour quoi faire
Toujours plus toujours mieux

Ne pas se laisser piéger
À « réussir » ce confinement

Sortons-en vivants déjà
Sortons-en solidaires
Sortons-en en se souvenant

Se détacher des attentes
Se détacher des ‘visibles’
Ne pas chercher à rentabiliser

Revenir à soi
A ce qui ressource
A ce qui rassure

Ne
Rien
Faire, parfois

Ne
Rien
Faire, souvent

Et puis se contenter
Du non-idéal
Et des à peu près

D’un rayon de soleil, sur le canapé
D’un rire partagé, à travers un écran
D’une danse de salon, dans un espace réduit

Les enlacer pleinement

Trouver du confort
Dans la non-routine
Trouver une routine, presque confortable

Une routine propre à chacun
Marquée d’indulgence
Envers soi-même

Pour faire face au vide de certitudes
Au plein d’informations
Et à la répétition
Des jours et des nuits

Une routine aussi
Marquée de gratitude
De pouvoir rester chez soi

Temps figé et je cogite

Tout allait si vite avant ?
Comment ralentir
Jusqu’à s’arrêter ?
Faut-il s’arrêter
Pour mieux revivre ?

Emotions funambules
Equilibre fragile
J’écoute les oiseaux
Et j’espère tout bas
Que tout ne redeviendra pas comme avant.

Margaux Jouve

Je curieuse, maladroite, contradictoire et trop sensible. J’aime discuter des heures de questions existentielles, essayer de faire pousser des trucs sur mon balcon et traîner dans des musées.

Journal d’une confinée #1

Dimanche 22 mars 2020 – Puteaux

De ma fenêtre, c’est grand soleil. Il fait beau dehors. Installée sur mon canapé, je bois mon thé et j’attends que mon amoureux se réveille. Les bourgeons de mon orchidée s’apprêtent à éclore. La nature sait se montrer généreuse, de vie et de beauté. Un dimanche comme on les rêve.

Pourtant, aux dernières nouvelles, le monde va mal. Il ne fait pas pire d’être aujourd’hui plutôt qu’hier certes, mais l’air est anxiogène. Une angoisse nous guette voire nous atterre. Parfois, il fait dix degrés Celsius mais on annonce cinq de ressenti. A vrai dire, des morts, il y en a tous les jours, des humains qui meurent de la grippe, de cancer, de crises cardiaques et même de lassitude. Je lis que 160 000 personnes décèdent tous les jours, dont 25 000 de faim. Et pourtant, l’annonce des 800 morts du Coronavirus en Italie pour la seule journée d’hier me donne la chair de poule. Les courbes du nombre d’individus infectés et décédés en France suivent la même tendance que celles de l’Italie à quelques jours près. Pire que la prémonition, la tendance statistique. Morphée, Dieu des rêves prophétiques doit être effaré par de telles précisions.

Depuis quelques jours, je visite quotidiennement la page Statista pour suivre le nombre d’infectés et le nombre de mort par pays. Un autre site propose même une carte du monde noire, contexte oblige, avec des bulles rouges proportionnelles aux nombres de malades. Le virus se propage, il est en nous. Nous sommes les vecteurs de son déplacement et de sa transmission. Nous contribuons par nos trajets et nos rencontres à la contamination et aux décès de personnes âgées et des plus fragiles. Tragique. Depuis, le diagnostic est fait et l’ordonnance stipule le confinement de tous. un septième de la population mondiale assigné à domicile. Nous, moi, y compris.

Au Maroc, l’Etat se prépare au scénario catastrophe. Dès le septième cas identifié, le pays ferma toutes ses liaisons terrestres, maritimes et aériennes avec l’Espagne qui voyait alors sa courbe de contamination s’envoler. Dans les vingt-quatre heures qui suivirent, il coupa ses liaisons avec la France puis avec plus de vingt-et-un pays européens. Ecoles, restaurants et autres lieux de rencontres et de commerce considérés comme non essentiels fermèrent à leur tour. L’exact plan d’action mis en place par la France à son six millième cas et cent quarantième morts. Le Maroc sait que son système médical ne résisterait pas, le régime en place non plus. Des années que la santé est sur le banc de touche, soit on avait les moyens de payer les soins d’une clinique privée, soit l’on mourrait dans le couloir froid d’un hôpital publique dépourvu de moyens, de médecins et d’infirmiers. Nous remercions tout de même l’Etat marocain d’avoir fait preuve d’honnêteté et de ne pas avoir fait la politique de l’Autruche le jour de la vérité venue : “Rentrez Chez Vous, le système de santé est HS”. Nombreux ont approuvé le bon sens et respecté les ordres. D’autres, des jeunes brebis galeuses ont choisi de défier l’Etat d’urgence sanitaire et les officiels qu’elles méprisent pour manifester simultanément dans quatre villes du Royaume. Ils ont ainsi répondu à l’appel lancé par un charlatan salafiste pour invoquer en masse Dieu et son prophète et demander la rédemption. La fermeture des mosquées est semble-t-il mal passée. Qu’advienne que pourra, la France a Pasteur, eux ont Dieu. Après la santé, l’Etat avait aussi abandonné l’éducation au privé. Ses enfants le lui rendent bien. Pour voir le verre à moitié plein, disons que l’Etat a investi massivement, dans l’armée, la gendarmerie et la police. Ils répondent donc aujourd’hui présents et nous leur en sommes gré.

La France n’est pas en reste. Pays dit développé, sixième puissance mondiale, à laquelle il manque des respirateurs et des masques, à laquelle il manque surtout des hommes politiques à la hauteur qui aiment leur pays plus que les marchés financiers et les diners mondains. Philippe Juvin, chef de services des urgences qui semblait encore serein il y a quelques jours sur le plateau de C Dans L’Air sur France 5, explique au journal de 20H de TF1 le 19 mars exactement, que “la situation est absolument atterrante” et qu’il “ne comprend pas comment on a pu en arriver là.” Il s’étonnait qu’il n’y ait pas assez de masques pour les soignants. Il concluait ainsi que l’économie de santé française était une économie de pays sous développé. Une succession de gouvernements avec comme horizon indépassable les économies budgétaires ont mis à mal l’un des meilleurs systèmes de santé au monde. Des ingénieurs industriels comme moi, biberonnés au Lean Management, étaient dans les hôpitaux et dans les ministères pour identifier les économies, les stocks et les lits en trop, pour optimiser les processus et rendre l’hôpital efficient. Beaucoup d’incompétence et d’ignorance face au bon sens … Je me souviens encore de la grève des urgentistes il y a quelques mois. Personne ne les a écoutés. Serions-nous sourds ou cyniques? Ce n’est pas faute d’avoir crié au loup. Maintenant, nous les applaudissons car ils sont notre seul salut. Dans la fable de la Fontaine, la fourmi fait des provisions pour l’hiver pendant que la cigale chante. En France, les fourmis travaillent l’été pour que les hyènes chantent l’hiver. Les français, après avoir payé leurs impôts se retrouvent alors nus sans masque, ni respirateur …

Cette crise sanitaire révèle les failles de chaque pays. L’autoritarisme du parti communiste chinois qui a, les premières semaines, enfoui la tête dans le sable et coupé celles de médecins et autres lanceurs d’alerte, préférant un semblant de maîtrise à la vérité et qui laissa échapper notre seule chance d’endiguer ce virus à ses prémisses. La marche en avant vers le profit et le libéralisme effronté de la France, qui a eu tout le temps de prévoir et d’agir de façon proactive, grâce au cas chinois puis italien et qui n’a simplement rien fait. Un Etat Marocain enfin exemplaire car pétrifié par tout ce qui lui manque, ayant chanté des lendemains heureux quarante ans durant.

L’espèce humaine survivra au Coronavirus comme elle a survécu à la Peste, à la Grippe Espagnole, au SARS de 2003, aux famines et aux suicides. Nous sommes sept milliards, rappelons nous. Toutefois, il est dommage que les événements s’enchainent de la sorte, avec autant de cynisme et aussi peu de preuve d’humanisme et d’intelligence mise au service du collectif. Notre espèce ne mourra pas du Coronavirus mais elle disparaitra un jour. C’est un fait et nous ne serons pas là pour le vérifier. Entre temps, nous pouvons faire preuve de bon sens et d’empathie. Nous pourrions faire ensemble le choix de l’essentiel : de la santé et de l’éducation pour tous. Ce n’est pas et ce ne sera évidemment pas le choix de nos dirigeants et de nos élites ni maintenant, ni après la crise. Car après, ce sera l’euphorie de la relance économique et il nous faudra beaucoup de parfums pour oublier l’odeur de nos morts.

Pour ma part, après ces quelques mots, je reviens à ma vie de confinée bienheureuse, attendant qu’enfin mon orchidée m’offre le spectacle de ses délicates fleurs blanches.

Hajar El Hanafi,

Créatrice de Contre Temps et officiellement confinée chez moi depuis le 17 mars 2020

Hitler lisait aussi.

Hitler lisait aussi. Un livre par soir. Le livre n’est pas LE rempart contre le mal. Le croire serait une erreur. Le mal est en nous et il nous appartient de le dompter et de le canaliser pour en faire une énergie créatrice. C’est peut-être cela un artiste, un dompteur de maux quand d’autres êtres n’échappent pas au pire et deviennent malfrat, assassin ou dictateur en croyant faire destinée. Lisez vos livres mais choisissez les différents. Tantôt cruels, tantôt humanistes. De la noblesse et du peuple. D’hommes et de femmes. D’Orient et d’Occident. Lisez, lisez, lisez. Lisez que vos yeux saignent. Imaginez ces vies que vous ne vivrez pas. Voyagez sur les terres que vos pieds ne toucheront pas. Traversez les mers et côtoyez les étoiles. Tombez amoureux mille fois et ne vous relevez pas, ce n’est que fiction. Enfin, si l’envie de faire mal vous vient toujours, prenez un papier et grattez un monstre, écrivez une satire et déchirez le tout pour en faire des flocons de neige, l’été. Et si rien ne suffit à calmer le vampire en vous, jetez un pot de peinture rouge, de un, deux ou cinq litres, sur le mur blanc de votre salon et hurlez comme un loup votre souffle de vie retrouvé. Alors vous pourrez retourner au monde réel, le voir de vos yeux rougis et l’aimer parce que bien plus que les livres, il est cruel, beau et bon.
Comme pour tout, il faut lire mais il faut lire bien.

#Et Maintenant On Va Où : Rencontre avec Amine Slimani et Marin Germain, fondateurs du Lavoir

JEUNES TALENTS – Avant, c’était le temps de l’amour, le temps des copains et de l’aventure. Après, c’est toujours pareil, l’école en moins, le travail en plus. Je vous propose dans la série #Et Maintenant On Va Où, de rencontrer avec moi ces jeunes Marocains vivant en France, tout juste diplômés et qui feront le monde de demain parce qu’ils font déjà celui d’aujourd’hui. Des architectes, des ingénieurs, des musiciens, des jeunes femmes et des jeunes hommes dont les réalisations m’interrogent par les perspectives nouvelles qu’elles proposent. Puissent-elles vous inspirer aussi!

Je vous laisse donc découvrir le premier entretien de la série sur le thème de la création: Mohamed Amine Slimani et Marin Germain, deux amis architectes fondateurs du Lavoir, un atelier d’artistes à Ivry-sur-Seine, près de Paris.

Mohamed Amine Slimani, Marin Germain qui êtes-vous?

Mohammed Amine Slimani, 25 ans, Marocain, né à Casablanca. Je vis à Paris depuis 7 ans et je suis architecte.

Marin Germain, 25 ans, jeune architecte d’origine bordelaise.

Là tout de suite, nous sommes dans un lieu, que je ne connaissais pas et que j’ai découvert il y a deux semaines. Pouvez-vous nous dire où nous sommes?

Amine: Là on est au Lavoir. Le Lavoir, c’est un atelier d’artiste partagé, pour le définir le plus simplement. C’est un vieux bâtiment de 1890 qui est un ancien lavoir du centre et que nous avons réhabilité avec mon meilleur ami Marin Germain et beaucoup d’autres amis qui nous ont aidés. Nous l’avons dessiné au fur et à mesure et aujourd’hui c’est un espace équipé qui accueille les métiers de la création, les artistes.

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© Antoine Pecclet

Comment à 25 ans, jeunes diplômés architectes, crée-t-on un atelier d’artiste à Ivry?

Amine: C’est juste une question de rencontres et de petites actions enchaînées les unes à la suite des autres. Pendant nos études d’architecture avec Marin, nous avons beaucoup travaillé ensemble. Nous étions élèves architectes à l’École Nationale Supérieure d’Architecture Paris Val-de-Seine. Là-bas, on traite très souvent de questions urbaines, de Paris, du Grand Paris… L’école est à la frontière du périphérique, et de l’autre côté des fenêtres, se trouve la ville d’Ivry. La réhabilitation d’espace industriel ou de grands espaces en périphérie sont des exemples que nous avions très, très souvent. Enfin, Marin habitait à Ivry.

Quel était le projet initial? Réhabiliter un espace ou créer un atelier d’artiste? L’espace a-t-il induit le projet ou est-ce le projet qui a décidé l’espace?

Amine: C’était un lieu complètement ouvert, 700 m², quatre murs en pierre et une belle charpente en bois, une lumière et tout est possible dedans, absolument tout avec un cerveau d’architecte un peu créatif. Tout est complètement possible. Cela aurait pu être un musée, une salle de concert, un théâtre. Durant nos études, nous avons été amenés à travailler sur plusieurs disciplines différentes avec des cours de photographie, d’histoire de l’art, de sculptures, des cours de dessin, l’objectif étant de ne jamais se spécialiser et de rester le plus multidisciplinaire possible. C’était clairement une projection de ce que nous voulions faire et ne surtout pas quitter une école à la formation multidisciplinaire pour se spécialiser dans un métier d’architecte dans sa manière la plus courante, mélange entre business, promotion immobilière et architecture.

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© Antoine Pecclet

Ce que vous nous expliquez, c’est que Le Lavoir est aussi du métier d’architecte?

Amine: Cela relève de notre métier d’architecte. On croit avec Marin au Genius Loci, le génie du lieu. Nous avions eu un cours en histoire de l’architecture où nous parlions du génie du lieu. C’est une théorie selon laquelle tout naît d’un lieu. Tu ne vas pas chercher un local pour y ouvrir un salon de coiffure. Techniquement, c’est le lieu qui doit te le chuchoter: “je veux devenir un salon de coiffure”. C’est donc ce lieu qui a donné naissance au Lavoir. Nous voulions au départ tout simplement créer une micro-société d’êtres pluridisciplinaires, les lier entre eux, faire qu’ils travaillent toujours ensemble, qu’ils soient indépendants les uns des autres mais qu’ils puissent ponctuellement se structurer de manière libre et organique. Il y a beaucoup de contraintes mais cela reste une organisation très naturelle.

D’où vous vient cette idée d’organisation? Pourquoi cette envie de faire cohabiter des personnes créatives? Nous parlons là de travail collaboratif, de hiérarchie plate… De quoi parle-t-on?

Marin: Rester surpris et naïf, c’est important. Les gamins apprennent parce qu’ils font des erreurs, parce qu’ils sont assujettis à des situations nouvelles. Nous avons souhaité créer un environnement similaire, un environnement pour nous surprendre.

Amine: C’est pour cela qu’on s’est appelés Les Licornes. Au début, la définition d’une licorne était être humain à fort potentiel créatif et social. Social parce qu’on interagit physiquement et qu’on échange des connaissances techniques tout le temps avec quelqu’un. Quand un artiste est en train de créer, il peut sortir de la société et s’enfermer dans sa bulle. La solitude est d’une certaine façon très liée à la création. L’artiste incompris. Là, c’est un contre-pied de ce qu’est un artiste solitaire qui devient un artiste social, qui va vivre dans une communauté dans laquelle il y a des gens qui réalisent d’autres projets en parallèle de lui. Par défaut, cela questionne.

Comment gérez-vous le besoin de solitude des artistes?

Marin: C’est le rythme du lieu qui bat un peu la balance. Il y a très rarement le même nombre de personnes, il y a souvent des moments où nous sommes cinq dans l’atelier. Nous nous croisons mais de loin puisqu’il y en a qui sont dans le studio son, d’autres dans le laboratoire argentique, un sur le bureau, un sur la mezzanine.

Pourquoi le mot Licorne?

Marin: On voulait que ce soit magique, univers de la surprise, de la naïveté, du truc qui apparaît quand il y a le beau temps et la pluie.

Amine: Mon frère nous avait aussi dit en parlant du Lavoir: “Vous les architectes, vous passez votre temps à fumer des joints et à chasser des licornes”.

Marin: On a su plus tard que la Licorne désignait la startup qui valait 1 million de dollar.

Amine: Mais nous ne faisons pas référence à cela, pas du tout.

Marin: Le projet n’a pas de but mercantile, du tout.

Amine: Ce sont des créatifs qui travaillent avec leurs mains autour de l’objet. C’est un peu l’opposé de tout ce délire qu’il y a aujourd’hui autour de la startup, du pitch.

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© Antoine Pecclet

Comment financez-vous Le Lavoir?

Amine: On pourrait qualifier cela d’auto-gestion. On a une participation de chaque artiste à hauteur des charges du bâtiment, c’est 1/n, n étant le nombre de personnes sur place et qui est fixe, on ne fait pas trop de variation de participation. On arrive quand même tous ensemble à investir dans du matériel et des technologies qu’on ne pourrait pas acheter tous seuls, une machine découpe laser, un fraiseuse CNC acier, une imprimante 3D, une machine de sérigraphie, de l’équipement bois, du matériel de photographie.

Vous êtes anarchistes?

Amine: Non.

Marin: Non, nous ne sommes pas anarchistes. Mais peut-être dans l’anarchie et le bazar, c’est là qu’on trouve tout.

Amine: Dans le désordre, il y a un côté organique à la chose. Marin parle tout le temps du rhizome.

Qu’est-ce qu’un rhizome?

Marin: C’est au départ une racine avec plusieurs branchements. Dans la théorie, cela représente la décomposition de la hiérarchie.

Amine: Tu as plusieurs noyaux qui peuvent créer des choses ensemble. Ensuite, ces noyaux peuvent être indépendants et se ramifier encore après. C’est ce qui se passe au Lavoir. Il y a des phases très créatives d’émulation tous ensemble, d’autres phases plus calmes qui vont au rythme de l’introspection, de la solitude tout aussi créative pour l’artiste.

Ce qui m’a impressionnée, et que j’ai beaucoup aimé, c’est que tout est fait à la main, tout est récupéré dans un joyeux désordre qui rend très bien. Est-ce que la décision est celle de ne pas acheter ou plutôt celle de créer?

Amine: Nous ne récupérons pas tout, nous achetons la matière première, le bois. Nous avons pu récupérer des poutres d’avant. Marin a un idéal de récup’. Il aime prendre le camion pour chercher des objets qu’il trouve sur donnons.org. Nous ne sommes pas dans l’extrême non plus. Ce serait plutôt du réemploi ou de la création à partir de matière première très simple. Nous avons la chance d’être à 300m du plus grand fournisseur de bois d’Ile-de-France. Le choix réel est celui de ne pas faire appel à des personnes extérieures parce que nous considérons que les qualifications sont ici.

Aussi vous construisez et vous déconstruisez en continu, une mezzanine, un escalier, des murs…

Amine: En effet, c’est un projet qui n’a pas été dessiné. Nous savions plus ou moins comment nous pouvions commencer et c’est dans l’action que nous pouvions voir comment cela devait évoluer.

Marin: Au départ, il fallait rendre le bâtiment viable et fonctionnel. Ensuite, nous l’avons vu comme un laboratoire. Nous avons accepté de ne pas savoir.

Quels sont vos filets de sécurité qui vous protègent dans ce contexte fait d’incertitudes?

Marin: Déjà le fait d’être deux. Quel que soit le choix, il est alors de l’ordre de la logique et non du vertigo. Ensuite, sur le plan financier, c’était un investissement sur de la pierre en Ile-de-France, pas loin de Paris, donc nous pouvions toujours retomber sur nos pieds. Enfin, nous avons étudié l’environnement. Nous savions qu’à Paris, il y avait un besoin de rassemblement. Nous voyons du collectif depuis dix ans. Nous voyons des ateliers qui se montent pour le partage des outils et des techniques au service de l’innovation.

Amine: Nous n’avons jamais eu de vraies incertitudes dans le sens où nous y avons toujours cru. Nous laissons aussi les artistes libres de faire évoluer Le Lavoir. Ils n’ont pas besoin de notre aval. Ils en sont tout aussi responsables.

Marin: C’est ce qu’on appelle l’intelligence collective.

Nous avons beaucoup parlé du Lavoir comme un espace de création. Je souhaite en savoir davantage sur votre rapport à l’esthétique du lieu…

Amine: C’est une esthétique fonctionnelle et honnête, propre au bâtiment.

Marin: En symbiose avec le lieu, avec l’esprit atelier, voir le câble électrique qui descend, c’est pédagogique et ludique. Voir l’assemblage de bois et non un mur enduit avec de la peinture, c’est aussi une forme d’éducation.

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© Antoine Pecclet

À combien d’années, de mois, de semaines vous arrivez à vous projeter?

Amine: Le Lavoir, on voudrait que ce soit toujours comme cela. Un espace non corrompu, un outil qui vise, qui crée d’autres projets. Le Lavoir a généré énormément de projets. Il a rallié des personnes qui aujourd’hui collaborent sur des projets hors du Lavoir. Il a été à l’origine de maisons de création et de boîtes de production. L’espace lui-même n’a pas intérêt à se développer vers quelque chose d’autre. Il faut qu’il reste naïf, outil horizontal qui permet l’émergence d’autres projets.

Le Lavoir n’est-il finalement pas à l’image de votre amitié?

Marin: C’est le résultat de notre amitié. Nous ne venons pas des mêmes milieux. Le Lavoir est à l’instar de notre amitié dans le sens où nous sommes différents.

Amine: Si chacun avait fait son lavoir, cela aurait été deux projets complètement opposés. Le mien aurait été tout blanc. Marin ramène toujours des objets qu’il récupère. Et dès qu’il n’est pas là, je les jette (rire)!

Pour finir, dites-moi, de quoi rêvez-vous?

Marin: J’aspire à continuer d’être naïf au regard des disciplines qui m’entourent, continuer à poser des questions comme un gamin qui découvre de nouveaux univers. Bref je rêve de ne jamais arrêter d’apprendre.

Amine: De rester libre. De ne pas avoir à se définir. De ne pas être soumis à quelque ordre qui soit. De vivre ma vie, entouré de personnes intéressantes, qui me poussent à me questionner. Être libre avec des gens libres.