A La Gloire De

A quoi bon
A quoi bon se battre quand la fin est connue
A quoi bon, quand les calculs savants annoncent l’obscurité
La naine jaune s’éteignant dans cinq milliards d’années
Nous ne serions alors plus, si par ailleurs nous étions encore
Alors à quoi bon et au nom de quoi ?
 
Au nom de notre dignité
Êtres dotés de conscience et de mémoire
Nous n’échapperons pas à notre destin
Êtres de cœur et de raison
Héros las d’une tragédie française
Antigones dans un monde soumis
Défendre ce qui est juste
Envers et contre tout
 
Au nom de la transmission
Depuis l’école, à travers le livre et le maître
Délivrer la connaissance et éveiller l’esprit
Créer un intellect capable de résister
 
Pour Corneille, Molière et Racine
Pour Voltaire, Rousseau et Diderot
Pour Pascal, Pasteur et Curie
Pour De Gouges, Veil et Halimi
Pour Ferry, Jaurès et De Gaulle
Pour Flaubert, Maupassant et Hugo
 
A la gloire de l’esprit libre et critique
A la gloire du savoir et de l’intelligence
A la gloire de l’imagination et de la création
A la gloire du maître et de l’élève
A la gloire de l’élévation de l’être
 
Nous sommes et nous resterons
Même disparus, nous aurons existé
Nous sommes la communauté des Hommes Libres

Journal d’une confinée #1

Dimanche 22 mars 2020 – Puteaux

De ma fenêtre, c’est grand soleil. Il fait beau dehors. Installée sur mon canapé, je bois mon thé et j’attends que mon amoureux se réveille. Les bourgeons de mon orchidée s’apprêtent à éclore. La nature sait se montrer généreuse, de vie et de beauté. Un dimanche comme on les rêve.

Pourtant, aux dernières nouvelles, le monde va mal. Il ne fait pas pire d’être aujourd’hui plutôt qu’hier certes, mais l’air est anxiogène. Une angoisse nous guette voire nous atterre. Parfois, il fait dix degrés Celsius mais on annonce cinq de ressenti. A vrai dire, des morts, il y en a tous les jours, des humains qui meurent de la grippe, de cancer, de crises cardiaques et même de lassitude. Je lis que 160 000 personnes décèdent tous les jours, dont 25 000 de faim. Et pourtant, l’annonce des 800 morts du Coronavirus en Italie pour la seule journée d’hier me donne la chair de poule. Les courbes du nombre d’individus infectés et décédés en France suivent la même tendance que celles de l’Italie à quelques jours près. Pire que la prémonition, la tendance statistique. Morphée, Dieu des rêves prophétiques doit être effaré par de telles précisions.

Depuis quelques jours, je visite quotidiennement la page Statista pour suivre le nombre d’infectés et le nombre de mort par pays. Un autre site propose même une carte du monde noire, contexte oblige, avec des bulles rouges proportionnelles aux nombres de malades. Le virus se propage, il est en nous. Nous sommes les vecteurs de son déplacement et de sa transmission. Nous contribuons par nos trajets et nos rencontres à la contamination et aux décès de personnes âgées et des plus fragiles. Tragique. Depuis, le diagnostic est fait et l’ordonnance stipule le confinement de tous. un septième de la population mondiale assigné à domicile. Nous, moi, y compris.

Au Maroc, l’Etat se prépare au scénario catastrophe. Dès le septième cas identifié, le pays ferma toutes ses liaisons terrestres, maritimes et aériennes avec l’Espagne qui voyait alors sa courbe de contamination s’envoler. Dans les vingt-quatre heures qui suivirent, il coupa ses liaisons avec la France puis avec plus de vingt-et-un pays européens. Ecoles, restaurants et autres lieux de rencontres et de commerce considérés comme non essentiels fermèrent à leur tour. L’exact plan d’action mis en place par la France à son six millième cas et cent quarantième morts. Le Maroc sait que son système médical ne résisterait pas, le régime en place non plus. Des années que la santé est sur le banc de touche, soit on avait les moyens de payer les soins d’une clinique privée, soit l’on mourrait dans le couloir froid d’un hôpital publique dépourvu de moyens, de médecins et d’infirmiers. Nous remercions tout de même l’Etat marocain d’avoir fait preuve d’honnêteté et de ne pas avoir fait la politique de l’Autruche le jour de la vérité venue : “Rentrez Chez Vous, le système de santé est HS”. Nombreux ont approuvé le bon sens et respecté les ordres. D’autres, des jeunes brebis galeuses ont choisi de défier l’Etat d’urgence sanitaire et les officiels qu’elles méprisent pour manifester simultanément dans quatre villes du Royaume. Ils ont ainsi répondu à l’appel lancé par un charlatan salafiste pour invoquer en masse Dieu et son prophète et demander la rédemption. La fermeture des mosquées est semble-t-il mal passée. Qu’advienne que pourra, la France a Pasteur, eux ont Dieu. Après la santé, l’Etat avait aussi abandonné l’éducation au privé. Ses enfants le lui rendent bien. Pour voir le verre à moitié plein, disons que l’Etat a investi massivement, dans l’armée, la gendarmerie et la police. Ils répondent donc aujourd’hui présents et nous leur en sommes gré.

La France n’est pas en reste. Pays dit développé, sixième puissance mondiale, à laquelle il manque des respirateurs et des masques, à laquelle il manque surtout des hommes politiques à la hauteur qui aiment leur pays plus que les marchés financiers et les diners mondains. Philippe Juvin, chef de services des urgences qui semblait encore serein il y a quelques jours sur le plateau de C Dans L’Air sur France 5, explique au journal de 20H de TF1 le 19 mars exactement, que “la situation est absolument atterrante” et qu’il “ne comprend pas comment on a pu en arriver là.” Il s’étonnait qu’il n’y ait pas assez de masques pour les soignants. Il concluait ainsi que l’économie de santé française était une économie de pays sous développé. Une succession de gouvernements avec comme horizon indépassable les économies budgétaires ont mis à mal l’un des meilleurs systèmes de santé au monde. Des ingénieurs industriels comme moi, biberonnés au Lean Management, étaient dans les hôpitaux et dans les ministères pour identifier les économies, les stocks et les lits en trop, pour optimiser les processus et rendre l’hôpital efficient. Beaucoup d’incompétence et d’ignorance face au bon sens … Je me souviens encore de la grève des urgentistes il y a quelques mois. Personne ne les a écoutés. Serions-nous sourds ou cyniques? Ce n’est pas faute d’avoir crié au loup. Maintenant, nous les applaudissons car ils sont notre seul salut. Dans la fable de la Fontaine, la fourmi fait des provisions pour l’hiver pendant que la cigale chante. En France, les fourmis travaillent l’été pour que les hyènes chantent l’hiver. Les français, après avoir payé leurs impôts se retrouvent alors nus sans masque, ni respirateur …

Cette crise sanitaire révèle les failles de chaque pays. L’autoritarisme du parti communiste chinois qui a, les premières semaines, enfoui la tête dans le sable et coupé celles de médecins et autres lanceurs d’alerte, préférant un semblant de maîtrise à la vérité et qui laissa échapper notre seule chance d’endiguer ce virus à ses prémisses. La marche en avant vers le profit et le libéralisme effronté de la France, qui a eu tout le temps de prévoir et d’agir de façon proactive, grâce au cas chinois puis italien et qui n’a simplement rien fait. Un Etat Marocain enfin exemplaire car pétrifié par tout ce qui lui manque, ayant chanté des lendemains heureux quarante ans durant.

L’espèce humaine survivra au Coronavirus comme elle a survécu à la Peste, à la Grippe Espagnole, au SARS de 2003, aux famines et aux suicides. Nous sommes sept milliards, rappelons nous. Toutefois, il est dommage que les événements s’enchainent de la sorte, avec autant de cynisme et aussi peu de preuve d’humanisme et d’intelligence mise au service du collectif. Notre espèce ne mourra pas du Coronavirus mais elle disparaitra un jour. C’est un fait et nous ne serons pas là pour le vérifier. Entre temps, nous pouvons faire preuve de bon sens et d’empathie. Nous pourrions faire ensemble le choix de l’essentiel : de la santé et de l’éducation pour tous. Ce n’est pas et ce ne sera évidemment pas le choix de nos dirigeants et de nos élites ni maintenant, ni après la crise. Car après, ce sera l’euphorie de la relance économique et il nous faudra beaucoup de parfums pour oublier l’odeur de nos morts.

Pour ma part, après ces quelques mots, je reviens à ma vie de confinée bienheureuse, attendant qu’enfin mon orchidée m’offre le spectacle de ses délicates fleurs blanches.

Hajar El Hanafi,

Créatrice de Contre Temps et officiellement confinée chez moi depuis le 17 mars 2020

Lettre à Maroc (ceci est un message d’amour)

SOCIÉTÉ – Depuis Paris, je pense à toi, tout haut, très fort. Les informations, les vidéos, les lives Facebook défilent et aucun ne me rassure. Nous bouillonnons tous de l’intérieur et de l’extérieur, à Marrakech et à Amsterdam, à Al Hoceima et à Errachidia. Rabat ne répond plus de rien. Casablanca travaille matin, midi et soir. Beaucoup ont peur de devenir le prochain Damas et beaucoup d’autres n’ont plus rien à perdre. Les problèmes s’accumulent, les crises empirent, la situation s’enlise. Et moi, j’ai mal pour nous, j’ai mal pour toi.

Il y a l’éducation qui souffre d’ignorance et les vidéos de lycéens violents ou aux propos incohérents qui pullulent sur YouTube. Il y a le chômage qui ne cesse de monter et nos jeunes qui font le mur ou le trottoir. Il y a le système de santé malade et la petite fille qui meurt faute d’hôpital. Il y a la recherche de la dignité perdue et les ethnicités et les communautarismes qui renaissent de leur cendre avec le souvenir d’un passé meurtri. Il y a le Sahara, sable mouvant dans lequel nous sommes pris depuis 1963. Il y a un makhzen coupable et corrompu mais fantôme, que tous sauront nommer mais dont personne ne pourrait reconnaître les visages. Il y a une justice injuste et des lois archaïques qui s’appliquent aux minorités et aux femmes, population majoritaire en terre de misogynie. Il y a une mémoire lobotomisée et une histoire tronquée, des peines et des chagrins inconsolables.

Nous avons eu cinq ans de répit pour faire changer les choses mais nous avons choisi d’hiberner en plein printemps sanguinaire. Les gouvernements continuent à signer des décrets et à appliquer des programmes mais serait-il trop tard? Les ruptures sont assurément trop profondes et nos référentiels aux uns et aux autres si différents.

Il y a les arabophones, les amazighs, les francophones, les anglophones, les hispanophones et puis beaucoup qui ne savent parler aucune langue. Il y a une religion que nous voulons imposer à tous dans sa forme la plus intolérante. Il y a une vie culturelle en déchéance. Il y a l’exploitation des plus faibles par les plus forts, des petites bonnes des campagnes par les familles casaouies. Il y a nos garçons qui regardent la Méditerranée avec envie. Ils meurent avalés par les vagues, sous-traités dans les champs espagnols ou sous effets de la drogue. Il y a ces adolescents qui se baladent dans les ruelles de Paris tels des Gavroches d’un autre temps, à la main, des mouchoirs imbibés de colle. Image si commune à Casablanca et si grave à Paris.

Enfin, il y a des gens comme moi, des MRE que j’appelle les exilés, apparemment chanceux. Nous devons refaire une vie loin des nôtres, s’intégrer et s’assimiler après avoir vécu un séisme identitaire irréconciliable.

Pourquoi, pourquoi, pourquoi? Je ne me lasserai jamais de poser cette question car sans pourquoi il n’y a pas de comment, car depuis que je suis loin de toi, je suis comme loin de moi.

En attendant de trouver les solutions à ces équations, je t’envoie mon amour et toute ma tendresse.

(“Il était une fois, toi et moi, n’oublie jamais ça”)

Lien vers l’article : http://www.huffpostmaghreb.com/hajar-el-hanafi/lettre-a-maroc-ceci-est-un-message-amour_b_16965774.html