Découverte : Féminisme en Iran, Chahla Chafiq & Feminists in the City

J’ai assisté hier à une masterclass virtuelle d’une qualité rare sur le féminisme en Iran : l’histoire féministe de l’Iran empreinte de l’expérience personnelle de Chahla Chafiq, sociologue et auteure iranienne exilée en France.

Je vous fais ici une restitution assez personelle et qui ne se veut pas exhaustive mais qui, je l’espère, vous donnera envie d’en apprendre davantage sur Chahla Chafiq et ses travaux sur le féminisme et l’Iran d’une part et sur Feminists in The City, l’organisation qui anime ses masterclass féministes.

Chahla Chafiq commence donc par rappeler le caractère politique de la lutte féministe en démontrant un lien fort entre les systèmes autoritaires, le patriarcat et l’avilissement des femmes, l’islamisme n’étant qu’un système autoritaire parmi d’autres. J’avais d’ailleurs pu entrevoir ce lien dans un reportage relatant l’expérience d’assimilation des kurdes en Turquie. Une jeune femme kurde, témoin de cette époque, y racontait comment le pouvoir kémaliste avait donné le pouvoir aux hommes kurdes sur leur propre famille pour en faire des alliés du pouvoir autoritaire, contre leurs femmes et leurs filles. On perçoit le cheminement de sa réflexion qui présente une filiation entre le chef d’état et le chef de famille.

Un axe politique est ainsi rapidement défendu par les systèmes autoritaires : l’ordre est assuré par l’autorité et le patriarcat quand le désordre est le résultat du féminisme et de l’émancipation politique, sociale, culturelle et surtout sexuelle des femmes.

Elle a aussi rappelé qu’à l’époque de la Révolution Iranienne de 1979, elle se souciait peu des questions féministes considérant ces sujets comme périphériques et mêmes suspects tant ils étaient associés au pouvoir royal du Chah et à ses alliés occidentaux. Elle explique alors que le père du Chah avait permis le dévoilement des femmes mais qu’il avait pris soin d’effacer de l’histoire le combat préalable des féministes iraniennes. La réforme n’ayant pas été discuté au sein de la société et n’ayant pas été porté par la société civile, elle est devenue une réforme royaliste, prête à être abolie à la moindre révolution, ce qui s’est d’ailleurs passé dans les semaines après la Révolution et l’installation du régimes des Mollahs.

Elle défend, par ailleurs, l’idée que la démocratie appelle l’autonomie de la société et l’autonomie de l’individu qui ne sont possibles qu’avec leur libération du joug du Roi/Chef et du Dieu en politique. Elle introduit alors le concept de modernité mutilée pour définir les progrès partiels, les modernisations sociétales que l’on peut retrouver sous des régimes autoritaires.

Elle a mentionné quelques figures féministes depuis la dynastie des Kadjar à aujourd’hui. Elle nous a fait remarqué que les poétesses étaient en tout temps en Iran des ambassadrices et des icônes de la cause féministe. Elle a dit alors quelque chose qui m’a saisie parce que je le pensais mais sans pouvoir y poser les mots justes : “La poésie rivalise avec la religion”.

Elle a souhaité enfin rappeler le caractère universel du féminisme, bien au-delà des questions de féminisme Blanc, féminisme Noir, féminisme Néo-colonial, sans nier les particularités de chaque combat et le contexte social et politique de chaque pays.

Pour rappel, en Iran, les femmes valent la moitié de l’homme, en héritage, devant le juge s’il y a témoignage, si elle se font assassiner et que le meurtier est condamné à verser une somme d’argent à la famille, celui-ci paiera moitié moins que s’il avait tué un homme. L’âge du mariage est à 13 ans, sachant qu’il était à 9 ans il y a encore quelques années, légitimant donc la pédophilie. La femme étant considérée comme mentalement inférieure à l’homme, certains métiers lui sont interdits comme celui de juge. Il lui est aussi interdit de chanter en public. La liste des interdits est longue et fait mal à la tête et au coeur. Le voile n’est donc que le symbole affiché d’une discrimation mais n’en est en rien l’essentiel. Il est le gilet jaune du mouvement islamiste (n’y voyez aucun lien avec les idées des gilets jaunes).

Bravo à Feminists in the City ! A mes amies et amis féministes, je recommande !

A La Gloire De

A quoi bon
A quoi bon se battre quand la fin est connue
A quoi bon, quand les calculs savants annoncent l’obscurité
La naine jaune s’éteignant dans cinq milliards d’années
Nous ne serions alors plus, si par ailleurs nous étions encore
Alors à quoi bon et au nom de quoi ?
 
Au nom de notre dignité
Êtres dotés de conscience et de mémoire
Nous n’échapperons pas à notre destin
Êtres de cœur et de raison
Héros las d’une tragédie française
Antigones dans un monde soumis
Défendre ce qui est juste
Envers et contre tout
 
Au nom de la transmission
Depuis l’école, à travers le livre et le maître
Délivrer la connaissance et éveiller l’esprit
Créer un intellect capable de résister
 
Pour Corneille, Molière et Racine
Pour Voltaire, Rousseau et Diderot
Pour Pascal, Pasteur et Curie
Pour De Gouges, Veil et Halimi
Pour Ferry, Jaurès et De Gaulle
Pour Flaubert, Maupassant et Hugo
 
A la gloire de l’esprit libre et critique
A la gloire du savoir et de l’intelligence
A la gloire de l’imagination et de la création
A la gloire du maître et de l’élève
A la gloire de l’élévation de l’être
 
Nous sommes et nous resterons
Même disparus, nous aurons existé
Nous sommes la communauté des Hommes Libres

En 2018, au Maroc, je vois de la violence quand on me raconte la tolérance

Goethe offre à l’Allemagne du XVIIIème siècle, l’une de ses plus belles maximes : « Le respect de nos semblables est la règle de notre conduite ». Elle nous annonce ce qui fait corps dans une société, ce qui est à l’essence d’un peuple uni, le respect.
Le Larousse le définit comme ce sentiment de considération accordée à l’autre, et qui porte à le traiter avec des égards particuliers. Le respect que l’on octroie à chacun révèle ainsi la valeur qu’on lui reconnaît et lui donne cet espace de liberté où son individualité pourra s’exprimer, sans le condamner à la clandestinité. Il arrive malheureusement que certains agissements, que certains préjugés qui gangrènent la société marocaine, fassent la preuve d’un manque de respect manifeste. Ainsi, près de 250 ans plus tard, cette règle morale n’est toujours pas nôtre.

 

J’écris en réaction à une vidéo qui refait surface sur les réseaux sociaux. Il s’agit d’un film où sont associés le micro-trottoir tenu par le podcaster marocain, Ghassan Bouhidou diffusé par Al Yaoum et un second micro-trottoir réalisé par AlAkhbar TV. Ils posent la même question : peut-on tolérer un Marocain non croyant ou un Marocain musulman converti à une autre religion ?

 

La réponse du seul tolérant : “Oui, je n’y vois aucun problème”,

La réponse des plus modérés : “Non, je ne peux pas le tolérer”,

La réponse des un peu moins modérés : “Non, il doit quitter le pays”,

La réponse des beaucoup moins modérés : “Je lui coupe la tête ou je le brûle”.

 

Celui qui élucide l’affaire dès les premières secondes est un garçon de treize ans, je dirai. Le tout premier interviewé, un homme d’une quarantaine d’années, venait d’expliquer que l’apostasie était intolérable. Ghassan renchérit alors et lui demande : « Si on ne peut pas tolérer un Marocain qui s’avoue non musulman, que faire de lui ? »  Le petit être s’immisce alors dans le champ, presque face caméra et répond avec une sorte d’évidence déconcertante, simple et basique : « On le brûle ». Ce à quoi ajoute l’interviewé : « On le brûle ou on le tue ». Pas de voix off rassurante cette fois-ci, car les adolescents en arrière-plan qui saluent l’objectif et le récompensent d’un sourire Colgate, soutiennent les propos tenus. Le podcaster, fin et intelligent, fait alors un parallèle avec Daesh : « Nous deviendrions comme Daesh. C’est Daesh ? On le brûle avec de l’essence ? » Inquiet de cette comparaison, sans répondre des moyens, le monsieur tout d’un coup se défend et réfute toute assimilation à l’organisation terroriste.

 

Nous pourrions passer au crible toute la vidéo, passant après passant. Il y a cet homme qui s’approche de la trentaine qui prévoit de couper la tête de son ami s’il apprenait son apostasie. Il y adjoint une note d’humour avec un « Bon appétit mon frère ! ». Il explique que même condamner à mort, il le tuerait. Et puis, il y en a d’autres, tant d’autres. Des jeunes femmes et des jeunes hommes éduqués, des bons pères de famille, des croyants pieux, des vieux messieurs à la barbe blanche et des inquiets pour les traditions. Des sans-dents et des sans cheveux.

 

À cela, j’ai deux interrogations. La première : Où est le respect en terre autoproclamée de tolérance? La deuxième : Où sont la loi, le juge et la police face à l’appel filmé au meurtre?

 

Je préfère être claire. Le sujet n’est ni le contenant ni les interviewers qui ne font que leur travail et que nous pouvons d’ailleurs remercier, car ils parviennent à faire émerger la partie immergée de l’iceberg pour nous le rendre plus visible. Nulle raison de prétendre que nous ne le savions pas. Le paquebot va heurter l’iceberg et tout le monde est au courant. Ghassan en particulier, qui est d’abord comédien, parvient comme à chaque micro-trottoir un coup de maître. Il établit très rapidement une relation de confiance avec la personne au bout du micro. Il la met sous tension dans un champ électromagnétique où elle a vite fait de basculer d’un côté ou de l’autre, pôle négatif, pôle positif. Il la jauge et lui révèle ses contradictions. Aucune question ne lui fait peur parce que son seul intérêt est le vrai. Il leur fait dire le vrai, le fond de leur pensée et c’est fort ! Nous sommes peu habitués à un tel traitement de la vérité dans les médias, c’est à souligner et à applaudir. Il me rappelle à ses débuts, un certain Desproges. Espérons pour lui, une aussi grande carrière et une vie plus longue !

 

Voltaire l’écrivait déjà dans Zadig ou la Destinée publié en 1747 : les hommes sont des insectes se dévorant les uns les autres sur un petit atome de boue. En 2018, au Maroc, je vois une société dure quand on me raconte une nation tolérante. Je vois un manque de compassion et une absence totale d’empathie quand les touristes rencontrent des Marocains généreux qui ouvrent grand leur porte aux étrangers. J’entends une violence féroce et meurtrière. Un philosophe disait : «Tolérer, c’est tolérer autre chose que soi». Nous n’y sommes pas. Pas du tout. Les juifs ont quitté le pays. Les non-croyants, ceux qui doutent ou qui changent de religion, suivent à présent le même chemin. Les pas cadencés de l’exode laissent leur trace sur la neige fraîche de cet hiver glacial et sans fin dans lequel est plongé notre pays. Ces gens à qui l’on promet feu et sang quittent, fuient et hurlent dans leurs tripes. Ils perdent une identité qu’on leur extirpe, car si tu ne crois pas en mon dieu, tu n’es plus mon frère. L’exil des différents est en cours, mais il ne faut pas s’y méprendre, ceux qui restent souffrent aussi. Certains souffrent, car ils sont seuls à présent à taire ce qu’ils sont, à noyer leur liberté de conscience dans les tréfonds de leur inconscient. D’autres, et nombreux sont-ils, souffrent de l’entre-soi, car ce mal aussi tue. Il asphyxie l’esprit critique, la soif de connaissance et l’imaginaire créatif. Finalement, la folie s’empare de tous.

 

Nos ministres ont largement pris la parole cette semaine pour expliquer que tout le monde avait sa place au Maroc tant que chacun vivait sa différence dans la discrétion de son chez-lui. Ils parlaient des homosexuels, des amants hors mariage, des dé-jeûneurs, des non-croyants et de toute personne hors la loi morale qui malheureusement s’exécute main dans la main avec la loi des juges et des législateurs. A ces puissants qui nous gouvernent, j’aimerais signifier que chez soi, il n’est nul besoin d’attendre l’accord d’un ministre pour être soi. J’aimerais assurer aussi que malgré toutes leurs lois, les esprits libres le resteront, même lynchés par une foule éduquée à la violence et au mépris de la différence, car la liberté a d’unique qu’elle ne se quémande pas, mais qu’elle s’arrache et qu’elle se vit sans autorisation.

 

Le siècle des Lumières tarde par ici et nous en sommes encore à appeler les morts d’autres contrées et d’autres temps, pour nous donner l’espérance d’une nation plus aimante. Voltaire, toujours lui, disait en 1763, dans le Traité sur la Tolérance : «La tolérance n’a jamais excité de guerre civile ; l’intolérance a couvert la terre de carnage». Ce à quoi a répondu Saint-Exupéry près de deux siècles plus tard : «Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser tu m’enrichis». Alors pour conclure, j’en appelle aux étoiles de cette nuit obscure, les Marocains artistes, écrivains, intellectuels du progrès, paysans, paysagistes et architectes, médecins et scientifiques, éclairez-nous, même d’une faible lumière, que l’on puisse travailler notre papier et lire les livres qui ont échappés à l’autodafé, rappelez-nous l’amour, l’amour de la vie et du souffle vital. Murmurez-nous le respect de l’autre, nous vous entendons.

http://dinwadunia.ladepeche.ma/2018-au-maroc/