Journal d’une confinée #3

Septembre 2019, je me décide désormais à marcher pour me rendre quotidiennement à mon travail. En empruntant une grande artère de la capitale économique, Casablanca, j’étouffe sous la pollution monstre. Personne ne portait de masques. J’étais pourtant persuadée qu’avec un minimum de sensibilisation, les Casablancais en porteraient. Je pense à lancer ma petite affaire en important des masques de Chine. Je me presse d’en parler à ma mère et à une amie qui ne trouvent guère l’idée géniale. Je n’ai pas eu l’audace de me lancer dans l’aventure et je le regrette amèrement. Je serai devenue riche ! Riche sans scrupules, alors bon, ça ne compte pas.

Ce confinement tombe à point ! En pleine crise existentielle depuis plusieurs mois déjà, mon esprit est constamment obnubilé par la raison de notre existence, la compréhension de nos actions en tant qu’êtres humains soi-disant dotés de conscience, la démystification de mère Nature et j’en passe. Mais comme le commun des mortels, mes neurones sont à présent détournés (pour une période indéfinie) à cogiter sur ce qui nous assomme aujourd’hui, ce satané virus Covid-19.

Évidemment, ma crise existentielle ne me lâche pas, bien au contraire, elle est décuplée mais parlons quelques instants des questions qui s’articulent sous le prisme de cette pandémie qui restera à jamais gravée dans notre mémoire collective.

Pendant ce confinement, je n’ai cessé de me glisser dans la peau des médecins et de m’imaginer des scénarii pour le moins paradoxaux. Aurais-je maximisé le nombre de vies sauvées ou le nombre d’années sauvées par exemple ? Autrement dit, si trois malades Covid19, deux âgés de 75 ans et une âgée de 16 ans venaient à se présenter en urgence et que je ne pouvais sauver que les deux personnes âgées ou la jeune fille de 16 ans, qu’aurais-je fait ?

Je vous fais abstraction des contraintes de ressources médicales et d’indice de gravité que je me suis fixés (nous sommes à court de médicament et étant donné la gravité de l’état de la jeune fille, cette dernière a besoin d’une double dose, comparé aux deux autres malades), je vous prie jouer le jeu.  

Notons que l’espérance de vie au Maroc s’élève à 77 ans. Si je sauve les deux personnes âgées, j’aurai sauvé 2 personnes et j’aurai fait (statistiquement) gagner un total de 4 ans de vie au compteur d’années de vie cumulées par l’humanité. A contrario, si je choisis de sauver la jeune fille, je ne sauve qu’une seule personne mais j’ajoute 61 ans à mon fameux compteur fictif ! De par mon esprit tourmenté et complexe, une cascade de questionnements s’enchaînent.

Qu’en est-il de la souffrance des proches des victimes ?  En sauvant deux personnes, la sommes des peines et des douleurs des proches est minimisée. En revanche, en termes d’apport futur à l’humanité, une jeune fille aurait-elle davantage à offrir à l’humanité ?

Ainsi, se succèdent des dizaines d’interpellations. Heureusement que je ne me suis pas lancée dans une modélisation rigoureuse de cette problématique, je ne serai pas sortie de l’auberge même d’ici la fin du confinement !

Je me suis également glissée dans la peau des chercheurs à réfléchir à tous les facteurs possibles et inimaginables qui conditionnent notre santé.

Ce sujet m’a d’ailleurs poussée à me renseigner sur l’état de l’art des recherches et je suis tombée sur des documentaires qui traitent de la thérapie génique et du protéome, sujets fort intéressants pour lesquels j’ai commencé à me passionner.

Ce confinement m’a décidemment ouvert les yeux sur ces métiers remarquables qu’exercent les médecins et les chercheurs et m’incite, plus que jamais à orienter mon métier de Data Scientist sur des sujets autour de la santé.

Si j’ai passé le tiers de mon temps libre à me pencher sur des questions scientifiques et économiques, j’ai passé un autre tiers à errer dans ma chambre et à regarder toutes sortes de vidéos sociétales et historiques (en essayant le plus possible de détourner les systèmes de recommandation des sites de partage de vidéos pour minimiser les biais).

Un simple clic « Play » et me voilà partie en voyage à travers le temps et l’espace. Un grand Merci Monsieur Charles Ginsburg pour cette invention capitale à notre évolution et développement. Ces mini-voyages me font sans cesse réfléchir, construire ou déconstruire certaines idées, découvrir de nouvelles cultures, des visions de la vie différentes et m’aident ainsi à accroître mon empathie et ma compréhension du monde.

L’écoute et l’empathie, deux qualités relationnelles que nous avons intérêt à aiguiser pour trouver un sens à sa vie ou simplement éviter les innombrables querelles futiles. Évidemment, l’être humain est, de par sa nature et son histoire, très complexe. Ces qualités ne sont donc pas la clé à tous nos malheurs mais je n’ai pas le moindre doute quant à leurs bienfaits et implications positives dans notre vie quotidienne.

Enfin, le dernier tiers de mon temps fût du pur bonheur partagé avec ma tendre mère. Depuis le temps que j’en rêve… En effet, je l’ai passé à regarder des films et des spectacles de sa génération et je peux vous assurer qu’ils étaient doués ces acteurs et comédiens d’une époque antérieure. Romy Schneider, Charlie Chaplin, Michel Leeb, Elie Kakou, Marlon Brando … Ces moments de partage avec nos êtres les plus chers n’ont incontestablement pas de prix et le confinement me les a offerts.

Vous auriez remarqué de manière très flagrante que l’écrasante majorité de mon temps libre porte sur de la visualisation de vidéos. Ni sport, ni peinture, ni piano… autant d’activités que je me promets de reprendre chaque lendemain depuis le début du confinement, en vain.

En ce qui me concerne, le confinement m’a été bénéfique à plusieurs égards mais il m’a également plongé dans une mélancolie et une paresse sans précédent. Il n’en demeure pas moins que le confinement m’a procuré du « vrai » temps libre et de ce fait m’a indéniablement rendue un peu plus mature, un poil plus calme et j’espère plus empathique.

Alors si vous vous cherchez ou que vous avez le mal de vivre, je conseillerai de prendre du « vrai » temps libre, vous ne le regretterez pas !

Sophia L.

Je suis Data Scientist, passionnée par les nouvelles technologies mais qui n’est pas moins intéressée par tous les sujets possibles et inimaginables (ou presque…). A ce stade de ma vie, ma personnalité est à l’image de mon amour tant pour les villes en pleine effervescence que pour la nature quasi déserte, l’entre deux ne me convient pas vraiment!

Une enfance

Le vent, la pluie, l’éclair, le tonnerre. La nature vivante respirait, buvait, brillait, rugissait. Elle jouait une pièce dont elle était metteur en scène et actrice principale. Elle existait et le faisait savoir. Les fourmis étaient en alerte, en avant toutes, à la fourmilière. La pie retrouvait son nid. Les chiens se réfugiaient auprès de leur maître, enveloppé sous une couverture chaude.

Sabya, émerveillée par ce qu’elle voyait, courait vite, encore plus vite pour atteindre cette même énergie, pour posséder à son tour cette pulsion. Faire communion. La liberté la portait sous l’impulsion de ses pas. Plus rien, ni personne ne pouvait la retenir. Elle était en transe comme possédée par une force chamanique étrange. De loin, on pouvait la voir, cette petite fille qui galopait, sa longue natte se balançant de droite à gauche. Sa petite bouche rose, grande ouverte, essayait de s’abreuver de quelques gouttes d’eau tombées du ciel. Prise de vertige, elle s’arrêta devant l’océan, majestueux.

Elle s’allongea sur le sable. Sans aucune étoile, le ciel semblait si dense. Par le brouillard, les grondements et la pluie qui s’abattait sur elle, il lui démontrait sa grandeur. Elle hurla telle une louve refusant de céder à l’appel des songes. Seulement ses paupières, répondant à son esprit déjà épuisé par ce grand manège, se fermèrent contre son gré. Elle s’endormait sans rêver. Ses délires inconscients, elle les connaissait déjà.

Des heures plus tard, des rayons de Soleil lui caressèrent timidement le visage. Son corps se réchauffait lentement. Un sentiment de douce volupté l’enveloppa tout entière. Elle tressaillit, ses muscles faisant le deuil du froid de la nuit. La petite se réveilla et vit au loin le firmament azuré. Il paraissait si clair, si limpide. Une vague se cassa sur le rivage, dernier vestige de la soirée. Toute trempée, elle s’assit et fut étonnée de ce calme qu’elle connaissait pourtant si bien. La fête était bel et bien finie, il était temps de rentrer. Elle marchait, jouant de la trace de ses pas sur le sable mouillé.

Son père était un noble déclassé par le progrès technique et l’émergence des villes, un propriétaire de terres agricoles, né pour régner mais contraint de nourrir sa famille par sa propre labeur. Elle était son premier enfant, la première d’une grande fratrie. Il aurait préféré qu’elle soit un garçon mais ses grands yeux et son sourire rieur réussirent à amadouer son cœur et il l’avait aimé.

Très tôt déjà, Sabya avait saisi sa condition. Interdit de jouer dehors, de rire trop fort et encore moins de hurler ses tripes ou de se défendre quand un garçon la tapait. En revanche, l’être faible qu’il était bon qu’elle soit pouvait pleurer car alors son père la portait dans ses bras, engueulait les chérubins et lui offrait un sucre. Elle était protégée. A trois ans, une larme pouvait faire basculer l’injustice d’une vie.

A six ans, elle savait allumer le feu, chauffer l’eau, moudre le blé, pétrir la pâte à pain, traire le lait, préparer le beurre et vider le mouton de ses abats, mais plus que tout, elle aimait s’occuper des bêtes, sortir les vaches et les brebis paître. Une journée loin du village, baignée dans le vert épars des herbes printanières et le jaune des fleurs sauvages, elle échappait enfin à la règle de la discrétion. Maîtresse de son troupeau, elle courait bâton en main, sifflait les errantes et couchait à même la terre pour piquer une sieste. Parfois, une amie l’accompagnait.

A sept ans, les deux gamines firent leur première rentrée des classes. Des élus locaux sensibilisaient les familles et promettaient une vie meilleure pour leurs enfants, qui seraient peut-être fonctionnaires ou maîtres d’école. Filles et garçons de tous les villages environnants marchaient entre dix et vingt kilomètres par jour pour apprendre. Sabya était brillante même s’il lui arrivait de rêvasser en pensant à ses bêtes. A la récréation, elle jouait enfin avec ses camarades. Ils lui tiraient la natte et elle leur donnait quelques coups à son tour. A l’école, elle apprit à se défendre et à attaquer. Elle était parfois méchante et injuste. Elle grandissait. 

A ses neuf ans, la sécheresse trancha son cas. Sabya fût mariée à un veuf de quatre-vingts ans. Il avait perdu la vue depuis quelques années déjà et vivait toujours avec ses deux fils. Leur mère décédée et la dernière sœur ayant rejoint son époux l’année précédente, il ne leur restait d’autre choix que d’épouser une jeune fille qui puisse s’occuper du foyer. Le vieux s’y colla, il choisit une enfant et tous s’en réjouirent.

Elle essaya de fuir à plusieurs reprises pour se réfugier chez ses parents. Ils avaient compris l’indicible mais les deux vaches reçues en dote avaient déjà été vendues. Surtout, ils avaient donné leur parole et l’honneur de la famille était en jeu. Sa détresse comptait pour peu. 

Mais ce soir-là, elle le mordit. Tout avait pourtant si bien commencé. Notre amie était la première réveillée. Elle prépara le thé et chauffa les crêpes cuites la veille. Elle réveilla le patriarche pour la prière de l’aube. A sept heures, elle rejoint les dames du village pour chercher l’eau du puit à douze kilomètres de là. A onze heures, de retour, elle lança la cuisson du tajine au feu de bois. A treize heures trente, le repas était prêt. Chacun la remercia pour son plat réussi même si l’un des fils fit remarquer le trop de sel. Elle débarrassa la table, lava la vaisselle et pétrit le pain pour le lendemain. Elle entreprit ensuite un grand ménage dans la pièce à vivre principale. Les mouches l’envahissaient aussitôt que le miel du petit-déjeuner et le thé sucré étaient servis.

Après cette longue journée, Sabya s’apprêtait à dormir quand le père gâteux l’invita à partager son lit, chose qu’elle redoutait le plus. Le vieux sénile comme à son habitude, entamait les préliminaires. Il tripota ce jeune corps qui ne savait trouver du désir dans le dégout et l’odeur de puanteur. Elle pleurait et essayait une nouvelle fois de s’échapper. Le vieux s’impatientant, lui donna une bonne gifle à laquelle elle répondit par une morsure bien placée. L’indésirable cria sa chair meurtrie et Sabya fuit jusqu’à la plage sous une pluie battante.

Ce matin-là, marchant depuis la mer, l’air hagard, notre fugueuse songeait aux conséquences de son geste. Que pouvait-il advenir d’elle ? Serait-elle battue ? Ou seulement grondée ? Divorcerait-elle enfin ? Ses parents accepteraient-ils qu’elle revienne à la maison ? Pourrait-elle retrouver ses brebis ? Peinée par toutes ces questions, sous un soleil de plomb, sa journée s’obscurcit.

Elle était livide, le regard perdu quand un automobiliste la klaxonna. C’était son frère à l’arrière du van qui demandait au chauffeur de s’arrêtait. Il expliquait qu’il allait travailler en ville et qu’il saisissait enfin sa chance en rejoignant un ami qui lui promettait un emploi.

Il ne devait pas être au courant de la nuit agitée de sa sœur, alors ces mots lui échappèrent, secs sans explication : « Moi aussi, je veux partir. Je dois partir. ». Associant l’acte à la parole, elle sauta dans le véhicule. A onze ans, elle défit sa natte et cheveux au vent, elle s’en allait aussi.

C’est ainsi que Sabya quitta l’enfance n’en laissant que la trace éphémère d’une course effrénée sur la plage.

Journal d’une confinée #1

Dimanche 22 mars 2020 – Puteaux

De ma fenêtre, c’est grand soleil. Il fait beau dehors. Installée sur mon canapé, je bois mon thé et j’attends que mon amoureux se réveille. Les bourgeons de mon orchidée s’apprêtent à éclore. La nature sait se montrer généreuse, de vie et de beauté. Un dimanche comme on les rêve.

Pourtant, aux dernières nouvelles, le monde va mal. Il ne fait pas pire d’être aujourd’hui plutôt qu’hier certes, mais l’air est anxiogène. Une angoisse nous guette voire nous atterre. Parfois, il fait dix degrés Celsius mais on annonce cinq de ressenti. A vrai dire, des morts, il y en a tous les jours, des humains qui meurent de la grippe, de cancer, de crises cardiaques et même de lassitude. Je lis que 160 000 personnes décèdent tous les jours, dont 25 000 de faim. Et pourtant, l’annonce des 800 morts du Coronavirus en Italie pour la seule journée d’hier me donne la chair de poule. Les courbes du nombre d’individus infectés et décédés en France suivent la même tendance que celles de l’Italie à quelques jours près. Pire que la prémonition, la tendance statistique. Morphée, Dieu des rêves prophétiques doit être effaré par de telles précisions.

Depuis quelques jours, je visite quotidiennement la page Statista pour suivre le nombre d’infectés et le nombre de mort par pays. Un autre site propose même une carte du monde noire, contexte oblige, avec des bulles rouges proportionnelles aux nombres de malades. Le virus se propage, il est en nous. Nous sommes les vecteurs de son déplacement et de sa transmission. Nous contribuons par nos trajets et nos rencontres à la contamination et aux décès de personnes âgées et des plus fragiles. Tragique. Depuis, le diagnostic est fait et l’ordonnance stipule le confinement de tous. un septième de la population mondiale assigné à domicile. Nous, moi, y compris.

Au Maroc, l’Etat se prépare au scénario catastrophe. Dès le septième cas identifié, le pays ferma toutes ses liaisons terrestres, maritimes et aériennes avec l’Espagne qui voyait alors sa courbe de contamination s’envoler. Dans les vingt-quatre heures qui suivirent, il coupa ses liaisons avec la France puis avec plus de vingt-et-un pays européens. Ecoles, restaurants et autres lieux de rencontres et de commerce considérés comme non essentiels fermèrent à leur tour. L’exact plan d’action mis en place par la France à son six millième cas et cent quarantième morts. Le Maroc sait que son système médical ne résisterait pas, le régime en place non plus. Des années que la santé est sur le banc de touche, soit on avait les moyens de payer les soins d’une clinique privée, soit l’on mourrait dans le couloir froid d’un hôpital publique dépourvu de moyens, de médecins et d’infirmiers. Nous remercions tout de même l’Etat marocain d’avoir fait preuve d’honnêteté et de ne pas avoir fait la politique de l’Autruche le jour de la vérité venue : “Rentrez Chez Vous, le système de santé est HS”. Nombreux ont approuvé le bon sens et respecté les ordres. D’autres, des jeunes brebis galeuses ont choisi de défier l’Etat d’urgence sanitaire et les officiels qu’elles méprisent pour manifester simultanément dans quatre villes du Royaume. Ils ont ainsi répondu à l’appel lancé par un charlatan salafiste pour invoquer en masse Dieu et son prophète et demander la rédemption. La fermeture des mosquées est semble-t-il mal passée. Qu’advienne que pourra, la France a Pasteur, eux ont Dieu. Après la santé, l’Etat avait aussi abandonné l’éducation au privé. Ses enfants le lui rendent bien. Pour voir le verre à moitié plein, disons que l’Etat a investi massivement, dans l’armée, la gendarmerie et la police. Ils répondent donc aujourd’hui présents et nous leur en sommes gré.

La France n’est pas en reste. Pays dit développé, sixième puissance mondiale, à laquelle il manque des respirateurs et des masques, à laquelle il manque surtout des hommes politiques à la hauteur qui aiment leur pays plus que les marchés financiers et les diners mondains. Philippe Juvin, chef de services des urgences qui semblait encore serein il y a quelques jours sur le plateau de C Dans L’Air sur France 5, explique au journal de 20H de TF1 le 19 mars exactement, que “la situation est absolument atterrante” et qu’il “ne comprend pas comment on a pu en arriver là.” Il s’étonnait qu’il n’y ait pas assez de masques pour les soignants. Il concluait ainsi que l’économie de santé française était une économie de pays sous développé. Une succession de gouvernements avec comme horizon indépassable les économies budgétaires ont mis à mal l’un des meilleurs systèmes de santé au monde. Des ingénieurs industriels comme moi, biberonnés au Lean Management, étaient dans les hôpitaux et dans les ministères pour identifier les économies, les stocks et les lits en trop, pour optimiser les processus et rendre l’hôpital efficient. Beaucoup d’incompétence et d’ignorance face au bon sens … Je me souviens encore de la grève des urgentistes il y a quelques mois. Personne ne les a écoutés. Serions-nous sourds ou cyniques? Ce n’est pas faute d’avoir crié au loup. Maintenant, nous les applaudissons car ils sont notre seul salut. Dans la fable de la Fontaine, la fourmi fait des provisions pour l’hiver pendant que la cigale chante. En France, les fourmis travaillent l’été pour que les hyènes chantent l’hiver. Les français, après avoir payé leurs impôts se retrouvent alors nus sans masque, ni respirateur …

Cette crise sanitaire révèle les failles de chaque pays. L’autoritarisme du parti communiste chinois qui a, les premières semaines, enfoui la tête dans le sable et coupé celles de médecins et autres lanceurs d’alerte, préférant un semblant de maîtrise à la vérité et qui laissa échapper notre seule chance d’endiguer ce virus à ses prémisses. La marche en avant vers le profit et le libéralisme effronté de la France, qui a eu tout le temps de prévoir et d’agir de façon proactive, grâce au cas chinois puis italien et qui n’a simplement rien fait. Un Etat Marocain enfin exemplaire car pétrifié par tout ce qui lui manque, ayant chanté des lendemains heureux quarante ans durant.

L’espèce humaine survivra au Coronavirus comme elle a survécu à la Peste, à la Grippe Espagnole, au SARS de 2003, aux famines et aux suicides. Nous sommes sept milliards, rappelons nous. Toutefois, il est dommage que les événements s’enchainent de la sorte, avec autant de cynisme et aussi peu de preuve d’humanisme et d’intelligence mise au service du collectif. Notre espèce ne mourra pas du Coronavirus mais elle disparaitra un jour. C’est un fait et nous ne serons pas là pour le vérifier. Entre temps, nous pouvons faire preuve de bon sens et d’empathie. Nous pourrions faire ensemble le choix de l’essentiel : de la santé et de l’éducation pour tous. Ce n’est pas et ce ne sera évidemment pas le choix de nos dirigeants et de nos élites ni maintenant, ni après la crise. Car après, ce sera l’euphorie de la relance économique et il nous faudra beaucoup de parfums pour oublier l’odeur de nos morts.

Pour ma part, après ces quelques mots, je reviens à ma vie de confinée bienheureuse, attendant qu’enfin mon orchidée m’offre le spectacle de ses délicates fleurs blanches.

Hajar El Hanafi,

Créatrice de Contre Temps et officiellement confinée chez moi depuis le 17 mars 2020

En 2018, au Maroc, je vois de la violence quand on me raconte la tolérance

Goethe offre à l’Allemagne du XVIIIème siècle, l’une de ses plus belles maximes : « Le respect de nos semblables est la règle de notre conduite ». Elle nous annonce ce qui fait corps dans une société, ce qui est à l’essence d’un peuple uni, le respect.
Le Larousse le définit comme ce sentiment de considération accordée à l’autre, et qui porte à le traiter avec des égards particuliers. Le respect que l’on octroie à chacun révèle ainsi la valeur qu’on lui reconnaît et lui donne cet espace de liberté où son individualité pourra s’exprimer, sans le condamner à la clandestinité. Il arrive malheureusement que certains agissements, que certains préjugés qui gangrènent la société marocaine, fassent la preuve d’un manque de respect manifeste. Ainsi, près de 250 ans plus tard, cette règle morale n’est toujours pas nôtre.

 

J’écris en réaction à une vidéo qui refait surface sur les réseaux sociaux. Il s’agit d’un film où sont associés le micro-trottoir tenu par le podcaster marocain, Ghassan Bouhidou diffusé par Al Yaoum et un second micro-trottoir réalisé par AlAkhbar TV. Ils posent la même question : peut-on tolérer un Marocain non croyant ou un Marocain musulman converti à une autre religion ?

 

La réponse du seul tolérant : “Oui, je n’y vois aucun problème”,

La réponse des plus modérés : “Non, je ne peux pas le tolérer”,

La réponse des un peu moins modérés : “Non, il doit quitter le pays”,

La réponse des beaucoup moins modérés : “Je lui coupe la tête ou je le brûle”.

 

Celui qui élucide l’affaire dès les premières secondes est un garçon de treize ans, je dirai. Le tout premier interviewé, un homme d’une quarantaine d’années, venait d’expliquer que l’apostasie était intolérable. Ghassan renchérit alors et lui demande : « Si on ne peut pas tolérer un Marocain qui s’avoue non musulman, que faire de lui ? »  Le petit être s’immisce alors dans le champ, presque face caméra et répond avec une sorte d’évidence déconcertante, simple et basique : « On le brûle ». Ce à quoi ajoute l’interviewé : « On le brûle ou on le tue ». Pas de voix off rassurante cette fois-ci, car les adolescents en arrière-plan qui saluent l’objectif et le récompensent d’un sourire Colgate, soutiennent les propos tenus. Le podcaster, fin et intelligent, fait alors un parallèle avec Daesh : « Nous deviendrions comme Daesh. C’est Daesh ? On le brûle avec de l’essence ? » Inquiet de cette comparaison, sans répondre des moyens, le monsieur tout d’un coup se défend et réfute toute assimilation à l’organisation terroriste.

 

Nous pourrions passer au crible toute la vidéo, passant après passant. Il y a cet homme qui s’approche de la trentaine qui prévoit de couper la tête de son ami s’il apprenait son apostasie. Il y adjoint une note d’humour avec un « Bon appétit mon frère ! ». Il explique que même condamner à mort, il le tuerait. Et puis, il y en a d’autres, tant d’autres. Des jeunes femmes et des jeunes hommes éduqués, des bons pères de famille, des croyants pieux, des vieux messieurs à la barbe blanche et des inquiets pour les traditions. Des sans-dents et des sans cheveux.

 

À cela, j’ai deux interrogations. La première : Où est le respect en terre autoproclamée de tolérance? La deuxième : Où sont la loi, le juge et la police face à l’appel filmé au meurtre?

 

Je préfère être claire. Le sujet n’est ni le contenant ni les interviewers qui ne font que leur travail et que nous pouvons d’ailleurs remercier, car ils parviennent à faire émerger la partie immergée de l’iceberg pour nous le rendre plus visible. Nulle raison de prétendre que nous ne le savions pas. Le paquebot va heurter l’iceberg et tout le monde est au courant. Ghassan en particulier, qui est d’abord comédien, parvient comme à chaque micro-trottoir un coup de maître. Il établit très rapidement une relation de confiance avec la personne au bout du micro. Il la met sous tension dans un champ électromagnétique où elle a vite fait de basculer d’un côté ou de l’autre, pôle négatif, pôle positif. Il la jauge et lui révèle ses contradictions. Aucune question ne lui fait peur parce que son seul intérêt est le vrai. Il leur fait dire le vrai, le fond de leur pensée et c’est fort ! Nous sommes peu habitués à un tel traitement de la vérité dans les médias, c’est à souligner et à applaudir. Il me rappelle à ses débuts, un certain Desproges. Espérons pour lui, une aussi grande carrière et une vie plus longue !

 

Voltaire l’écrivait déjà dans Zadig ou la Destinée publié en 1747 : les hommes sont des insectes se dévorant les uns les autres sur un petit atome de boue. En 2018, au Maroc, je vois une société dure quand on me raconte une nation tolérante. Je vois un manque de compassion et une absence totale d’empathie quand les touristes rencontrent des Marocains généreux qui ouvrent grand leur porte aux étrangers. J’entends une violence féroce et meurtrière. Un philosophe disait : «Tolérer, c’est tolérer autre chose que soi». Nous n’y sommes pas. Pas du tout. Les juifs ont quitté le pays. Les non-croyants, ceux qui doutent ou qui changent de religion, suivent à présent le même chemin. Les pas cadencés de l’exode laissent leur trace sur la neige fraîche de cet hiver glacial et sans fin dans lequel est plongé notre pays. Ces gens à qui l’on promet feu et sang quittent, fuient et hurlent dans leurs tripes. Ils perdent une identité qu’on leur extirpe, car si tu ne crois pas en mon dieu, tu n’es plus mon frère. L’exil des différents est en cours, mais il ne faut pas s’y méprendre, ceux qui restent souffrent aussi. Certains souffrent, car ils sont seuls à présent à taire ce qu’ils sont, à noyer leur liberté de conscience dans les tréfonds de leur inconscient. D’autres, et nombreux sont-ils, souffrent de l’entre-soi, car ce mal aussi tue. Il asphyxie l’esprit critique, la soif de connaissance et l’imaginaire créatif. Finalement, la folie s’empare de tous.

 

Nos ministres ont largement pris la parole cette semaine pour expliquer que tout le monde avait sa place au Maroc tant que chacun vivait sa différence dans la discrétion de son chez-lui. Ils parlaient des homosexuels, des amants hors mariage, des dé-jeûneurs, des non-croyants et de toute personne hors la loi morale qui malheureusement s’exécute main dans la main avec la loi des juges et des législateurs. A ces puissants qui nous gouvernent, j’aimerais signifier que chez soi, il n’est nul besoin d’attendre l’accord d’un ministre pour être soi. J’aimerais assurer aussi que malgré toutes leurs lois, les esprits libres le resteront, même lynchés par une foule éduquée à la violence et au mépris de la différence, car la liberté a d’unique qu’elle ne se quémande pas, mais qu’elle s’arrache et qu’elle se vit sans autorisation.

 

Le siècle des Lumières tarde par ici et nous en sommes encore à appeler les morts d’autres contrées et d’autres temps, pour nous donner l’espérance d’une nation plus aimante. Voltaire, toujours lui, disait en 1763, dans le Traité sur la Tolérance : «La tolérance n’a jamais excité de guerre civile ; l’intolérance a couvert la terre de carnage». Ce à quoi a répondu Saint-Exupéry près de deux siècles plus tard : «Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser tu m’enrichis». Alors pour conclure, j’en appelle aux étoiles de cette nuit obscure, les Marocains artistes, écrivains, intellectuels du progrès, paysans, paysagistes et architectes, médecins et scientifiques, éclairez-nous, même d’une faible lumière, que l’on puisse travailler notre papier et lire les livres qui ont échappés à l’autodafé, rappelez-nous l’amour, l’amour de la vie et du souffle vital. Murmurez-nous le respect de l’autre, nous vous entendons.

http://dinwadunia.ladepeche.ma/2018-au-maroc/

Monde année zéro

2018, année de la remise à zéro des compteurs, de la reconstruction, de l’émergence du monde nouveau et de la relance des dés comme des chances. Peu de raisons me laissent présager une telle issue mais je préfère vous épargner mon pessimisme et répondre que je n’en sais strictement rien. A vingt-cinq ans, que puis-je vous apprendre que vous ne savez déjà? Rien. Et comme chantait l’autre, “Rien, c’est déjà beaucoup”.

Je voudrais partager avec vous, parce que je vous le dois, vous qui m’avez lue, qui m’avez donné le goût de l’écriture, qui avez nourri mes réflexions et que parfois j’ai attristé à dessin, l’enseignement que j’ai tiré de cette année enfin écoulée.

Certes, l’actualité m’a peinée. Non qu’elle soit plus grave que les précédentes années mais plutôt que je me sentis pour la première fois adulte et démunie, incapable de changer le cours tragique des événements. L’état de mon pays, que je résumerai par une misère économique et intellectuelle du peuple et de l’élite, m’a angoissée, et ce jusqu’au dernier jour. Aussi et je ne pouvais y échapper, j’ai pu souffrir des maladresses de ceux dont j’étais le plus proche.

Pourtant, je suis heureuse. Je le suis parce que j’ai beaucoup appris sur le comment des choses, du cosmos et de la vie. Je le suis ensuite parce que des artistes et des philosophes m’ont transportée le temps d’un disque, d’un roman, d’un film ou d’un essai dans un ailleurs que je ne soupçonnais pas et qu’au retour, j’étais changée. Je le suis enfin parce que j’ai été aimé par des êtres que je chéris sans mesure. Je décrirai ce bonheur comme une gratitude sincère d’être vivante sur Terre et d’appartenir à cet infini commun.

Ainsi, en 25 révolutions terrestres, j’en suis à la conclusion que seule une chose compte réellement dans la vie d’un homme : l’amour. S’aimer d’abord soi, aimer les autres ensuite et enfin aimer apprendre. Une vie menée ainsi ne garantit pas la plénitude comme un paradis appelé par d’autres Nirvana, mais assure certainement des instants d’extase, de jouissance et de bonheur fini. La vie ne pourrait dans ces conditions être vécue en vain et trouvera son sens dans ce qu’elle aura engrangé comme connaissances.

Pour bien finir l’année 2017 ou commencer 2018, j’aimerais finalement me rappeler qu’aujourd’hui, nous venons tous ensemble, embarqués sur le paquebot Terre, d’achever un tour complet autour du soleil et 365 tours sur nous-mêmes. Et ce n’est pas fini, car ensemble toujours et sans autre alternative que peut-être celle de devenir astronaute pour explorer l’univers, nous débutons un nouveau cycle fait de révolution, de saisons, de jours et de nuits. Dans de telles circonstances, une seule question me paraît pertinente : comment faire pour que le voyage se passe au mieux pour tous ?

Sur cette dernière interrogation, je vous embrasse tendrement et cette fois-ci, en particulier, je vous souhaite une bien heureuse année 2018.

Meilleurs vœux,
Hajar

Conte en post-scriptum

La Sultane des Royaumes Lubriques décida après des années de solitude à la tête des armées cupidonesques de se trouver un compagnon de marche vers les voûtes célestes. Ses soldats bâtèrent champs et villes à la recherche de l’heureux élu et posèrent en vain la même question à tous les valeureux en quête du cœur nanti: “Combien de révolution la Terre a-t-elle réalisée autour du Soleil?” Le futur Sultan devait prouver son esprit.

Beaucoup abandonnaient, certains tentaient leur chance et proposaient quelques chiffres extravagants, aucun ne trouvait. Il ne restait plus qu’un seul, retiré du monde, au sommet du mont le plus haut de la contrée. Aucun des soldats ne voulut faire le voyage que l’on affirmait des plus dangereux. La sultane exaspérée escalada elle-même cette montagne quand elle le vit : debout, admirant le coucher de soleil d’un jaune oranger qui redonnait tout son éclat au vert des arbres qui les saluaient par leur cime ; la lune, les étoiles et les lucioles se préparant à prendre le relais pour magnifier la nuit.

Depuis, dans la vallée, on contait la légende de cette sultane qui, éblouie par la vue, préféra répondre elle-même à sa question et éviter ainsi toute déception: “La Terre réalisa assez de révolution pour que je vous cherche et que vous me trouviez”. On ne la revit plus.

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Le vertige du temps

A vingt-cinq ans, je souffre de vertige, le vertige du temps. L’horloge tourne et j’ai peur de ne pas accomplir ce pourquoi je vis. La mort me guette comme tout vivant au cœur battant. C’est ainsi que l’urgence s’installe impérieusement dans mon existence. Il m’arrive de penser à l’instant de mon dernier souffle. Mourrais-je d’un cancer ou écrasée par une voiture ? Je pense alors à mes parents qui seraient certainement les seuls à me pleurer. C’est précisément le moment où je mets court à mon délire narcissique car rien ne me fait plus horreur que la souffrance, même imaginaire, de ceux que j’aime. La mort est ainsi insidieuse parce que son absence ne fait que renforcer son pouvoir sur nous. Le tic-tac n’en est que plus lancinant. Dans ma petite famille, nous l’avons connue avec tant de rudesse insinuée dans les petits draps et l’espoir d’une nouvelle respiration, que notre effroi s’est vu remplacé par une résignation triste contrebalancée par un amour sans mesure de la vie, que l’on sait désormais précaire.

Ce dimanche, il m’a semblé que le temps s’arrêtait. Nous étions en automne, à la saison cuivrée des feuilles qui tombent, de la rouille et de la pluie. La journée était longue, grise et froide. Interminable. J’appris par une amie le changement d’heure, nous étions passés à l’heure d’hiver. Je comprenais mieux. Mon corps en fin de cycle participait à la lenteur perçue. La lune approchait de sa plénitude. Le monde fonctionne par oscillation entre vie et mort, que ce soit dans l’espace, sur Terre ou dans ma propre chair. Ce qui est parti revenant sans être exactement le même.

J’ai atteint l’âge de m’offrir un sablier ou un crâne, les objets habituels pour méditer sur la vanité. Je crois que c’est l’époque qui le veut car nous vivons entre deux mondes, le passé antique et biblique qui est atrocement humain et l’avenir qui est vertigineusement transhumain, le monde riche qui conquiert ce nouvel espace artificiel et virtuel et le monde pauvre qui tient à la légende de ses ancêtres comme à sa dernière richesse. Nous sommes là, dans cet entre-deux, perdus dans un intervalle baroque. Toutes les illusions s’entrechoquent, se haïssent et s’enlacent noyant dans un amas gluant la vérité, la droiture et le mot juste.

Au pays du soleil levant, nous n’échappons pas à cette discontinuité. Nous incarnons cet époque merveilleusement. Nous sommes pour ainsi dire les acteurs d’une pièce de théâtre, où le tragique, le chimérique et le rocambolesque se mêlent. Les intrigues et les décors se multiplient. Il en est de même dans le foyer conjugal ou en politique, dans le salon ou au parlement. Nous sommes devenus maîtres de la technique du trompe-l’œil, assez pour nous laisser abuser. Nous n’avons que faire de la science, de la littérature et du vrai. Le soleil nous abîme les yeux, nous voyons flous et nous prenons le papier imprimé pour l’or et l’or pour la vie. Nous sommes des alchimistes.

Et moi, parce qu’il n’est jamais question que de nous-mêmes, toujours et à jamais, et moi dans ce monde, j’ai trois obsessions : la justice, la liberté et l’entropie. Alors voyez l’anachronisme dans lequel je patauge.

Le problème au Maroc se résume en deux mots : être femme

Le 21 septembre 2017, à Genève, le Maroc a rejeté 53 des 244 recommandations du Conseil des droits de l’Homme à l’ONU, dont quatre à souligner au feutre rouge: l’abolition de la peine de mort, la décriminalisation de l’homosexualité, l’égalité entre hommes et femmes dans l’héritage et l’abolition de la criminalisation des mères célibataires ainsi que la reconnaissance complète de leurs enfants sans autre différenciation juridique.

Lien vers l’article : https://ladepeche.ma/legalite-en-heritage/

Lien vers l’article republié par Courrier International : https://www.courrierinternational.com/article/le-probleme-au-maroc-se-resume-en-deux-mots-etre-femme

 

À mon tour, je rejette cette politique et cette position d’un Maroc qui n’est pas le mien. Ce pays est celui de la tolérance et de l’intolérance, des doux progrès et des extrémismes violents.

 

Chaque nation a ses contradictions et chacun choisit son camp. Je choisis celui de l’autre Maroc, celui de la vie, de l’amour, de la femme, de la mère et de l’enfant. Les hommes n’ont que faire de mes applaudissements, ils ont pour eux le pouvoir, c’est bien assez.

 

Cette politique qui nous saigne à blanc, je la rejette par conviction, avec vigueur et constance. Je la rejette comme elle me rejette quand son non est aussi catégorique et agressif. Je lui réponds un non tout aussi tranché. Je le crie, je le murmure, je le passe comme un témoin et je l’écris. Oui, j’écris pour ma dignité bafouée. J’écris parce que sinon je coulerai avalée par l’océan, la mer et le désert qui nous encerclent, effaçant nos histoires et nos peines. J’écris parce qu’autrement je disparaîtrai happée par un trou noir, celui de la médiocrité offensive qui nous oppresse.

 

LIRE: Lettre à un jeune Marocain

 

Chacune de ces causes mérite des essais, des romans, des films, des lecteurs et des publics, des vies engagées à les défendre. Pour ma part, je suis complètement bouleversée par celles qui touchent aux femmes, pour des raisons personnelles évidentes. Elles me donnent à penser que le problème n’est pas d’être une femme libre, émancipée, mère et célibataire, femme qui travaille ou femme photographe, femme qui aime, femme seule, femme engagée ou complètement lunatique. En réalité, le problème au Maroc se résume en deux mots: être femme.

 

La taxe de la honte

La répartition inégale de l’héritage est symptomatique de la place qui lui est octroyée. Une fille hérite la moitié de son frère, une fille unique la moitié de la fortune de ses parents quand le fils unique prend tout. L’épouse vaut un huitième quand l’époux vaut un quart.

 

Pour une culture qui sacralise tant la famille et le modèle marital, il est étrange de voir le traitement réservé à l’épouse qui une fois veuve ne relève plus que de l’anecdote. Elle devient patrimoine. Au fils de prendre soin d’elle, comme il le ferait de la maison de plage.

 

La fille de laquelle les parents ont exigé autant d’esprit et encore plus d’honneur qu’à son frère n’est plus qu’une moitié d’homme. À son mari de la prendre en charge. Paieraient-elles la moitié de la TVA ou de la taxe sur les revenus? Monde cynique.

 

Plusieurs moyens légaux de contourner cette loi existent. Il est possible de mettre un bien au nom de ses enfants ou de faire des donations tout en jouissant de l’usufruit jusqu’à la mort du dernier parent. Cela demande un simple passage chez le notaire et le règlement d’une taxe. J’appelle cette taxe, la taxe de la honte. Rajouter à l’angoisse de la mort, celle de devoir réparer une loi discriminatoire est une honte. Faire payer à des parents une taxe pour avoir donné naissance à une fille est une obscénité.

 

Mon père en est le coupable et je ne le remercierai jamais assez pour son crime, m’avoir faite héritière du X de ma grand-mère. La filiation et la génétique sont des sujets passionnants, davantage quand l’État ne s’en mêle pas, pour faire d’une différence une inégalité. Aujourd’hui, la loi nous explique que le X donné par le père est un défaut, l’indicateur génétique d’une défaillance physique qui vaut à la femme de représenter la moitié d’un homme. C’est toujours surprenant de voir comment un état peut mettre ses concitoyens en situation de précarité et d’insécurité.

 

C’est aussi là un sujet intéressant à étudier, si l’on met de côté les histoires réelles et dramatiques qui en découlent. Car oui, nous avons tous en tête ces récits de pères trop jeunes pour mourir, n’ayant fait aucune de ces démarches et de charognards réclamant leurs dus à la veuve et aux orphelines. Ces appartements réquisitionnés et ces biens jamais partagés car il fût impossible de réunir toute la famille et de trouver un compromis. Nous les avons vus et entendus et nous avons fermé les yeux, bouché les oreilles et cousu la bouche.

 

Le bateau coule et l’équipage annonce: les hommes d’abord

L’explication devant l’ONU était toute trouvée: ce serait religieux. Je la réfute. Si la raison échappe à une décision et que seule la religion l’appuie, je suppose alors que ce n’est là que prétexte pour justifier l’injustifiable. D’autres expliquent que cette même loi apporta en son temps une correction à une inégalité qui était totale. Je dis à tous ceux-là, soyez-en à la hauteur et terminez ce qui a été commencé, c’est-à-dire la reconnaissance de l’égalité complète des hommes et des femmes.

 

Autrement, s’il s’agit de punir l’autre sexe d’un quelconque pêché, d’une pomme arrachée de l’arbre de la connaissance et mangée par Hawae et Adam, alors je le conteste. En tant que citoyenne de l’an 2017, je refuse de subir les préjudices d’un acte commis par une aïeule dont on m’attribue la filiation. Et quand bien même ce serait le cas et que son acte eut été un crime, quel pays de droit commun condamne pour l’éternité les descendants du coupable? Sommes-nous les acteurs d’une tragédie grecque? La fatalité des Dieux a-t-elle frappée nos esprits? Les oracles auraient-ils parlé? Ou sommes-nous dans un état de droit et de raison? Où sommes-nous?

 

Mon esprit rêvasse, fatigué, et divague sur un paquebot, le Titanic. Bien sûr, il y a Rose et Jack, ces visages angéliques mais pas moins suggestifs, qui condamnent l’amour romantique à la mort. Mais il y a aussi le bateau qui coule et le capitaine qui pose une règle, les femmes et les enfants d’abord, de la première classe certes mais ceci est un autre problème. Cela me fait penser que chez nous, le bateau coule et l’équipage annonce: les hommes d’abord.

 

Ad vitam eternam, les lois pourront être injustes, à la différence que cela se saura. Nous laisserons derrière nous, contrairement à nos grand-mères et arrières grand-mères et aux trente générations de femmes qui nous ont précédées, nos témoignages, nos colères écrites et les films de nos indignations et de nos combats. Nous mettrons sur papier les horreurs vécues par celles qui ne purent écrire leur vie, privées d’éducation. Nous écrirons ces histoires chuchotées par nos grand-parents et nos parents les nuits de veillée.

 

Nous sommes avec nos mères, les premières d’une lignée de femmes éduquées et c’est comme cela qu’une révolution lente et silencieuse a lieu, au Maroc et ailleurs au Maghreb et au Moyen-Orient. Les talibans ne s’y trompent pas en attaquant les écoles, frappant Malala d’une balle à la tête, car l’éducation des femmes est ce point de rupture qui consent au basculement de l’histoire.

 

L’arbre de la connaissance est dorénavant secoué tous les jours et les pommes qui en tombent sont mangées goulûment. Nous sommes assoiffées de lecture et d’écriture. Nous avons faim de mathématiques, de physique, de biologie, de médecine, de psychologie et de droit. Notre raison s’aiguise et nos désirs s’affichent. Un nouveau monde émerge et prend racine sur celui des hommes qui sans être rejeté sera transformé.

De fait, si cette loi et toutes les autres, ne sont pas abrogées aujourd’hui, sachez qu’elles le seront demain car nous veillerons à ce que nos filles et nos petites-filles aient notre parole gravée dans le marbre et tissée sur la toile, comme ces hiéroglyphes que ni le temps ni les défilés civilisationnels ne surent effacer.

En 2017, 52% des admis marocains au baccalauréat étaient des filles. Elles ont aussi dominé le classement des meilleurs résultats, malgré tous les indicateurs qui démontrent un accès à l’éducation plus difficile pour les filles que les garçons. Nos adolescentes font preuve d’abnégation et de détermination et gratifient leurs parents d’une grande fierté par leur réussite et leur intelligence. Ne méritent-elles pas mieux qu’un non catégorique à leurs droits devant le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU? Ne méritent-elles que cette humiliation publique sur la scène internationale?

 

À ma grand-mère paternelle qui avait tant regrettée de n’être pas allée à l’école, à ma grand-mère maternelle qui reprocha toute sa vie à ses parents de l’avoir envoyée en ville loin des siens à ses cinq ans, à cette même grand-mère qui retira son niqab, fière et libre, à l’âge de trente-cinq ans, à ma mère et à mes tantes qui prirent le train de la modernité pour créer une réalité nouvelle dont nous jouissons aujourd’hui, aux hommes de ma famille qui veillèrent à corriger toutes ces inégalités indues, je dédie ce texte.

 

Enfin, à ma fille, à ma petite-fille, à mon fils et à mon petit-fils qui n’êtes pas encore de ce monde, je vous fais les héritiers de ce combat car comme dit Chateaubriand, la vie est un “funeste présent”. J’y ajoute que s’en montrer digne en est le fatal revers.

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#Et Maintenant On Va Où : Rencontre avec Amine Slimani et Marin Germain, fondateurs du Lavoir

JEUNES TALENTS – Avant, c’était le temps de l’amour, le temps des copains et de l’aventure. Après, c’est toujours pareil, l’école en moins, le travail en plus. Je vous propose dans la série #Et Maintenant On Va Où, de rencontrer avec moi ces jeunes Marocains vivant en France, tout juste diplômés et qui feront le monde de demain parce qu’ils font déjà celui d’aujourd’hui. Des architectes, des ingénieurs, des musiciens, des jeunes femmes et des jeunes hommes dont les réalisations m’interrogent par les perspectives nouvelles qu’elles proposent. Puissent-elles vous inspirer aussi!

Je vous laisse donc découvrir le premier entretien de la série sur le thème de la création: Mohamed Amine Slimani et Marin Germain, deux amis architectes fondateurs du Lavoir, un atelier d’artistes à Ivry-sur-Seine, près de Paris.

Mohamed Amine Slimani, Marin Germain qui êtes-vous?

Mohammed Amine Slimani, 25 ans, Marocain, né à Casablanca. Je vis à Paris depuis 7 ans et je suis architecte.

Marin Germain, 25 ans, jeune architecte d’origine bordelaise.

Là tout de suite, nous sommes dans un lieu, que je ne connaissais pas et que j’ai découvert il y a deux semaines. Pouvez-vous nous dire où nous sommes?

Amine: Là on est au Lavoir. Le Lavoir, c’est un atelier d’artiste partagé, pour le définir le plus simplement. C’est un vieux bâtiment de 1890 qui est un ancien lavoir du centre et que nous avons réhabilité avec mon meilleur ami Marin Germain et beaucoup d’autres amis qui nous ont aidés. Nous l’avons dessiné au fur et à mesure et aujourd’hui c’est un espace équipé qui accueille les métiers de la création, les artistes.

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© Antoine Pecclet

Comment à 25 ans, jeunes diplômés architectes, crée-t-on un atelier d’artiste à Ivry?

Amine: C’est juste une question de rencontres et de petites actions enchaînées les unes à la suite des autres. Pendant nos études d’architecture avec Marin, nous avons beaucoup travaillé ensemble. Nous étions élèves architectes à l’École Nationale Supérieure d’Architecture Paris Val-de-Seine. Là-bas, on traite très souvent de questions urbaines, de Paris, du Grand Paris… L’école est à la frontière du périphérique, et de l’autre côté des fenêtres, se trouve la ville d’Ivry. La réhabilitation d’espace industriel ou de grands espaces en périphérie sont des exemples que nous avions très, très souvent. Enfin, Marin habitait à Ivry.

Quel était le projet initial? Réhabiliter un espace ou créer un atelier d’artiste? L’espace a-t-il induit le projet ou est-ce le projet qui a décidé l’espace?

Amine: C’était un lieu complètement ouvert, 700 m², quatre murs en pierre et une belle charpente en bois, une lumière et tout est possible dedans, absolument tout avec un cerveau d’architecte un peu créatif. Tout est complètement possible. Cela aurait pu être un musée, une salle de concert, un théâtre. Durant nos études, nous avons été amenés à travailler sur plusieurs disciplines différentes avec des cours de photographie, d’histoire de l’art, de sculptures, des cours de dessin, l’objectif étant de ne jamais se spécialiser et de rester le plus multidisciplinaire possible. C’était clairement une projection de ce que nous voulions faire et ne surtout pas quitter une école à la formation multidisciplinaire pour se spécialiser dans un métier d’architecte dans sa manière la plus courante, mélange entre business, promotion immobilière et architecture.

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© Antoine Pecclet

Ce que vous nous expliquez, c’est que Le Lavoir est aussi du métier d’architecte?

Amine: Cela relève de notre métier d’architecte. On croit avec Marin au Genius Loci, le génie du lieu. Nous avions eu un cours en histoire de l’architecture où nous parlions du génie du lieu. C’est une théorie selon laquelle tout naît d’un lieu. Tu ne vas pas chercher un local pour y ouvrir un salon de coiffure. Techniquement, c’est le lieu qui doit te le chuchoter: “je veux devenir un salon de coiffure”. C’est donc ce lieu qui a donné naissance au Lavoir. Nous voulions au départ tout simplement créer une micro-société d’êtres pluridisciplinaires, les lier entre eux, faire qu’ils travaillent toujours ensemble, qu’ils soient indépendants les uns des autres mais qu’ils puissent ponctuellement se structurer de manière libre et organique. Il y a beaucoup de contraintes mais cela reste une organisation très naturelle.

D’où vous vient cette idée d’organisation? Pourquoi cette envie de faire cohabiter des personnes créatives? Nous parlons là de travail collaboratif, de hiérarchie plate… De quoi parle-t-on?

Marin: Rester surpris et naïf, c’est important. Les gamins apprennent parce qu’ils font des erreurs, parce qu’ils sont assujettis à des situations nouvelles. Nous avons souhaité créer un environnement similaire, un environnement pour nous surprendre.

Amine: C’est pour cela qu’on s’est appelés Les Licornes. Au début, la définition d’une licorne était être humain à fort potentiel créatif et social. Social parce qu’on interagit physiquement et qu’on échange des connaissances techniques tout le temps avec quelqu’un. Quand un artiste est en train de créer, il peut sortir de la société et s’enfermer dans sa bulle. La solitude est d’une certaine façon très liée à la création. L’artiste incompris. Là, c’est un contre-pied de ce qu’est un artiste solitaire qui devient un artiste social, qui va vivre dans une communauté dans laquelle il y a des gens qui réalisent d’autres projets en parallèle de lui. Par défaut, cela questionne.

Comment gérez-vous le besoin de solitude des artistes?

Marin: C’est le rythme du lieu qui bat un peu la balance. Il y a très rarement le même nombre de personnes, il y a souvent des moments où nous sommes cinq dans l’atelier. Nous nous croisons mais de loin puisqu’il y en a qui sont dans le studio son, d’autres dans le laboratoire argentique, un sur le bureau, un sur la mezzanine.

Pourquoi le mot Licorne?

Marin: On voulait que ce soit magique, univers de la surprise, de la naïveté, du truc qui apparaît quand il y a le beau temps et la pluie.

Amine: Mon frère nous avait aussi dit en parlant du Lavoir: “Vous les architectes, vous passez votre temps à fumer des joints et à chasser des licornes”.

Marin: On a su plus tard que la Licorne désignait la startup qui valait 1 million de dollar.

Amine: Mais nous ne faisons pas référence à cela, pas du tout.

Marin: Le projet n’a pas de but mercantile, du tout.

Amine: Ce sont des créatifs qui travaillent avec leurs mains autour de l’objet. C’est un peu l’opposé de tout ce délire qu’il y a aujourd’hui autour de la startup, du pitch.

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© Antoine Pecclet

Comment financez-vous Le Lavoir?

Amine: On pourrait qualifier cela d’auto-gestion. On a une participation de chaque artiste à hauteur des charges du bâtiment, c’est 1/n, n étant le nombre de personnes sur place et qui est fixe, on ne fait pas trop de variation de participation. On arrive quand même tous ensemble à investir dans du matériel et des technologies qu’on ne pourrait pas acheter tous seuls, une machine découpe laser, un fraiseuse CNC acier, une imprimante 3D, une machine de sérigraphie, de l’équipement bois, du matériel de photographie.

Vous êtes anarchistes?

Amine: Non.

Marin: Non, nous ne sommes pas anarchistes. Mais peut-être dans l’anarchie et le bazar, c’est là qu’on trouve tout.

Amine: Dans le désordre, il y a un côté organique à la chose. Marin parle tout le temps du rhizome.

Qu’est-ce qu’un rhizome?

Marin: C’est au départ une racine avec plusieurs branchements. Dans la théorie, cela représente la décomposition de la hiérarchie.

Amine: Tu as plusieurs noyaux qui peuvent créer des choses ensemble. Ensuite, ces noyaux peuvent être indépendants et se ramifier encore après. C’est ce qui se passe au Lavoir. Il y a des phases très créatives d’émulation tous ensemble, d’autres phases plus calmes qui vont au rythme de l’introspection, de la solitude tout aussi créative pour l’artiste.

Ce qui m’a impressionnée, et que j’ai beaucoup aimé, c’est que tout est fait à la main, tout est récupéré dans un joyeux désordre qui rend très bien. Est-ce que la décision est celle de ne pas acheter ou plutôt celle de créer?

Amine: Nous ne récupérons pas tout, nous achetons la matière première, le bois. Nous avons pu récupérer des poutres d’avant. Marin a un idéal de récup’. Il aime prendre le camion pour chercher des objets qu’il trouve sur donnons.org. Nous ne sommes pas dans l’extrême non plus. Ce serait plutôt du réemploi ou de la création à partir de matière première très simple. Nous avons la chance d’être à 300m du plus grand fournisseur de bois d’Ile-de-France. Le choix réel est celui de ne pas faire appel à des personnes extérieures parce que nous considérons que les qualifications sont ici.

Aussi vous construisez et vous déconstruisez en continu, une mezzanine, un escalier, des murs…

Amine: En effet, c’est un projet qui n’a pas été dessiné. Nous savions plus ou moins comment nous pouvions commencer et c’est dans l’action que nous pouvions voir comment cela devait évoluer.

Marin: Au départ, il fallait rendre le bâtiment viable et fonctionnel. Ensuite, nous l’avons vu comme un laboratoire. Nous avons accepté de ne pas savoir.

Quels sont vos filets de sécurité qui vous protègent dans ce contexte fait d’incertitudes?

Marin: Déjà le fait d’être deux. Quel que soit le choix, il est alors de l’ordre de la logique et non du vertigo. Ensuite, sur le plan financier, c’était un investissement sur de la pierre en Ile-de-France, pas loin de Paris, donc nous pouvions toujours retomber sur nos pieds. Enfin, nous avons étudié l’environnement. Nous savions qu’à Paris, il y avait un besoin de rassemblement. Nous voyons du collectif depuis dix ans. Nous voyons des ateliers qui se montent pour le partage des outils et des techniques au service de l’innovation.

Amine: Nous n’avons jamais eu de vraies incertitudes dans le sens où nous y avons toujours cru. Nous laissons aussi les artistes libres de faire évoluer Le Lavoir. Ils n’ont pas besoin de notre aval. Ils en sont tout aussi responsables.

Marin: C’est ce qu’on appelle l’intelligence collective.

Nous avons beaucoup parlé du Lavoir comme un espace de création. Je souhaite en savoir davantage sur votre rapport à l’esthétique du lieu…

Amine: C’est une esthétique fonctionnelle et honnête, propre au bâtiment.

Marin: En symbiose avec le lieu, avec l’esprit atelier, voir le câble électrique qui descend, c’est pédagogique et ludique. Voir l’assemblage de bois et non un mur enduit avec de la peinture, c’est aussi une forme d’éducation.

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© Antoine Pecclet

À combien d’années, de mois, de semaines vous arrivez à vous projeter?

Amine: Le Lavoir, on voudrait que ce soit toujours comme cela. Un espace non corrompu, un outil qui vise, qui crée d’autres projets. Le Lavoir a généré énormément de projets. Il a rallié des personnes qui aujourd’hui collaborent sur des projets hors du Lavoir. Il a été à l’origine de maisons de création et de boîtes de production. L’espace lui-même n’a pas intérêt à se développer vers quelque chose d’autre. Il faut qu’il reste naïf, outil horizontal qui permet l’émergence d’autres projets.

Le Lavoir n’est-il finalement pas à l’image de votre amitié?

Marin: C’est le résultat de notre amitié. Nous ne venons pas des mêmes milieux. Le Lavoir est à l’instar de notre amitié dans le sens où nous sommes différents.

Amine: Si chacun avait fait son lavoir, cela aurait été deux projets complètement opposés. Le mien aurait été tout blanc. Marin ramène toujours des objets qu’il récupère. Et dès qu’il n’est pas là, je les jette (rire)!

Pour finir, dites-moi, de quoi rêvez-vous?

Marin: J’aspire à continuer d’être naïf au regard des disciplines qui m’entourent, continuer à poser des questions comme un gamin qui découvre de nouveaux univers. Bref je rêve de ne jamais arrêter d’apprendre.

Amine: De rester libre. De ne pas avoir à se définir. De ne pas être soumis à quelque ordre qui soit. De vivre ma vie, entouré de personnes intéressantes, qui me poussent à me questionner. Être libre avec des gens libres.

Lettre à un jeune Marocain

“Un homme, ça s’empêche.”, une phrase lourde de sens que nous devons au père d’Albert Camus. Elle nous questionne sur les notions de responsabilité et met à mal nos pulsions de mort, de sexe et de possession. Je peux, mais je dois me retenir si cela fait mal à l’autre. Voyez-vous, la philosophie est une discipline de tous les jours, que l’on exerce à chaque nouvelle situation pour remettre en question nos valeurs et se forger des convictions réfléchies et non héritées d’un temps révolu. Mais voilà une discipline qui n’a plus sa place dans notre pays depuis bien des années maintenant. L’origine du mal est là.

De quoi parle-t-on exactement ? La scène se déroule dans un bus de Casablanca en pleine journée. Les personnages, six adolescents entre 15 et 17 ans et une jeune femme de 24 ans, handicapée mentale. Non, ce n’est pas une sortie de classe, ce n’est pas non plus un gang bang. Il s’agit plutôt d’un film d’horreur. Ils descendent son débardeur, pelotent ses seins, les tètent. L’un retire son t-shirt. Il faut l’émoustiller, une sorte de parade amoureuse vite fait, bien fait. Un autre s’agrippe à elle, par derrière, frottant son pénis à ses fesses. Ils rient, ils blaguent. C’est hilarant. Elle crie, supplie, se débat et continue de marcher vers l’avant du bus, ce que lui dicte son instinct de survie. Personne ne s’interpose. Ou plutôt si, mais en voix off. La voix d’un jeune garçon qui n’apparait pas mais que l’on entend implorer les chasseurs de laisser la biche en vie. C’est cette petite voix d’un gamin qui sans lire Camus, fait preuve d’empathie et de philosophie car même dans les films les plus gores, il nous faut cette petite voix qui rassure avant l’apparition du monstre. Bouh ! Pas d’adulte ? Si, un seul, disons sain d’esprit, le conducteur du bus. La compagnie assurera que rien ne prouve qu’il ne l’ait pas défendu. Vrai. Et puis comment peut-il entendre les hurlements d’une femme dans le brouhaha d’une mégalopole comme Casablanca ? Ce qui est sûr, en tout cas, c’est qu’il n’appellera pas la police. Action.

Des viols, il y en a tous les jours, partout dans le monde. On viole des femmes, des enfants, garçon et fille, des hommes aussi. En France, 98% des viols sont commis par des hommes et 93% des victimes sont des femmes. Je n’ai pas trouvé de chiffres concernant le Maroc. À vrai dire, les pays où l’on note le plus de cas de viols sont paradoxalement les pays où la femme est la plus libre : la Suède, l’Allemagne, la France, le Canada, … Mais ne vous y trompez pas, ce sont là les pays où il est légitime et encouragé de se plaindre à la police. Où la caresse de votre cuisse est considérée comme une agression sexuelle, le refus de porter un préservatif aussi. Le Maroc, longtemps loin de ces questions, protégé par le silence de ses femmes, n’a pas vu venir la révolution digitale et technologique des réseaux sociaux et de la caméra intégrée au smartphone.

Qui est coupable ? D’abord, ces jeunes garçons. Qui est la victime ? La jeune fille. C’est un éclaircissement en réponse aux quelques appels sur les réseaux sociaux à la condamnation de la jeune femme. Je cite : « Au contraire, je pense que c la fille qui devrais être présenter en justice vu ce qu’elle porte comme vêtement de provocatrice et la question qui se pose que fait-elle avec un groupe de garçons derrière un bus. », Art Director Marocain. Cela me rappelle que deux semaines en arrière, j’étais pour la première fois, sur une plage à Barcelone. Des femmes de 35 ans, 40 ans peut-être, nageaient avec leurs enfants, des garçons entre 6 et 9 ans. Elles jouaient avec eux, les portaient sur leur dos, tous riaient aux éclats et semblaient heureux. Cette image m’a marquée car arabe que je suis, j’ai remarqué qu’elles ne portaient que le bas de maillot. Je voyais ces poitrines à l’air et j’attendais une réaction violente. Rien. J’ai trouvé cette scène si belle, pleine de tendresse et de vérité, la vérité des corps nus. Les hommes étaient sur la plage à bronzer. Je n’en ai vu aucun aborder une seule de ses femmes, ni même une autre plus jeune. Je n’ai entendu aucune insulte, je n’ai vu que bienveillance et respect des femmes, des mères et des enfants. Le mot est dit, j’ai vu plus de respect sur cette plage de Barcelone, que je n’en ai vu de toute ma vie au Maroc.

D’autres coupables ? Ces jeunes sont mineurs. Nous sommes donc en droit de se poser cette question. Bien sûr, les parents ont toute la responsabilité de ce que font leurs enfants. Faire des bébés est une lourde responsabilité qui n’est pas à négliger parce qu’alors les enfants des autres en sont les premières victimes. Pendant que la police arrêtait les suspects, la presse demanda aux voisins de réagir. Dédouanant les adolescents, ils voyaient comme principales causes de ce crime, le chaos familial dans lequel ils ont grandi, ainsi que leur consommation quotidienne de psychotropes. Essayons d’avoir une vue macroscopique des analyses du voisinage. Nous sommes des bonnets d’ânes en éducation dans tous les classements mondiaux sur le sujet. Nous sommes, selon les dire de notre ministre de la santé, près de 50% à souffrir de maladies psychiques dans un contexte d’absence totale de psychiatres. D’après la CIA, le trafic de drogue représenterait 23% de notre PIB alors qu’il ne représente pour le même chiffre d’affaires que 3% du PIB mexicain que l’on considère comme un pays sous grande tension des narco-trafiquants. Nos jeunes sont drogués quand ils ne sont pas eux-mêmes des vendeurs de stupéfiants. Bien sûr, il ne faut pas oublier le quatrième facteur, qui est celui d’une religion portée à son extrême rétrograde, conservateur et conquérant, wahhabite. Faut-il rappeler que les marocains étaient entre 2015 et 2016 la deuxième nationalité à commettre des attentats suicide au nom de Daesh. Avec les derniers événements de 2017, je pense que nous pourrons prétendre à la première place. Alors, une fois ce constat fait, comment pouvons-nous penser que les femmes pourront se libérer du patriarcat pour vivre en paix les seins nus sur les plages publiques de Dakhla. Si ce n’est l’ignorant, ce sera le fou, si ce n’est le fou, ce sera le drogué, si ce n’est le drogué, ce sera l’extrémiste religieux qui la violera. Ou peut-être les quatre fantastiques incarnés en un seul homme.

Pour ceux qui lisent cet article, je vous prie de m’excuser. Je vous prie de m’excuser de partager avec vous de tels atrocités. De penser notre présent en noir. Mais comme dit mon père, être une femme est un malheur. À s’acharner sur les femmes, notre pays et le monde avec, se prive de ce qu’il y a de plus beau, la sensualité des corps féminins et la tendresse de leur être.

Rappelez-vous que la vie est seule sacrée et que ce qui donne cette vie, ce n’est pas la côte d’Adam mais le vagin de Mahjouba et ce qui la nourrit une fois au monde, ce sont les seins de Jamila. Alors, s’il y a un corps à respecter, c’est bien celui de Saida. Pour ce faire, un homme ça s’empêche.

Mon amitié et ma tendresse,

Hajar

Image : copyright Sami Ameur

Lien vers l’article : https://ladepeche.ma/lettre-a-jeune-marocain/

Lettre à Maroc (ceci est un message d’amour)

SOCIÉTÉ – Depuis Paris, je pense à toi, tout haut, très fort. Les informations, les vidéos, les lives Facebook défilent et aucun ne me rassure. Nous bouillonnons tous de l’intérieur et de l’extérieur, à Marrakech et à Amsterdam, à Al Hoceima et à Errachidia. Rabat ne répond plus de rien. Casablanca travaille matin, midi et soir. Beaucoup ont peur de devenir le prochain Damas et beaucoup d’autres n’ont plus rien à perdre. Les problèmes s’accumulent, les crises empirent, la situation s’enlise. Et moi, j’ai mal pour nous, j’ai mal pour toi.

Il y a l’éducation qui souffre d’ignorance et les vidéos de lycéens violents ou aux propos incohérents qui pullulent sur YouTube. Il y a le chômage qui ne cesse de monter et nos jeunes qui font le mur ou le trottoir. Il y a le système de santé malade et la petite fille qui meurt faute d’hôpital. Il y a la recherche de la dignité perdue et les ethnicités et les communautarismes qui renaissent de leur cendre avec le souvenir d’un passé meurtri. Il y a le Sahara, sable mouvant dans lequel nous sommes pris depuis 1963. Il y a un makhzen coupable et corrompu mais fantôme, que tous sauront nommer mais dont personne ne pourrait reconnaître les visages. Il y a une justice injuste et des lois archaïques qui s’appliquent aux minorités et aux femmes, population majoritaire en terre de misogynie. Il y a une mémoire lobotomisée et une histoire tronquée, des peines et des chagrins inconsolables.

Nous avons eu cinq ans de répit pour faire changer les choses mais nous avons choisi d’hiberner en plein printemps sanguinaire. Les gouvernements continuent à signer des décrets et à appliquer des programmes mais serait-il trop tard? Les ruptures sont assurément trop profondes et nos référentiels aux uns et aux autres si différents.

Il y a les arabophones, les amazighs, les francophones, les anglophones, les hispanophones et puis beaucoup qui ne savent parler aucune langue. Il y a une religion que nous voulons imposer à tous dans sa forme la plus intolérante. Il y a une vie culturelle en déchéance. Il y a l’exploitation des plus faibles par les plus forts, des petites bonnes des campagnes par les familles casaouies. Il y a nos garçons qui regardent la Méditerranée avec envie. Ils meurent avalés par les vagues, sous-traités dans les champs espagnols ou sous effets de la drogue. Il y a ces adolescents qui se baladent dans les ruelles de Paris tels des Gavroches d’un autre temps, à la main, des mouchoirs imbibés de colle. Image si commune à Casablanca et si grave à Paris.

Enfin, il y a des gens comme moi, des MRE que j’appelle les exilés, apparemment chanceux. Nous devons refaire une vie loin des nôtres, s’intégrer et s’assimiler après avoir vécu un séisme identitaire irréconciliable.

Pourquoi, pourquoi, pourquoi? Je ne me lasserai jamais de poser cette question car sans pourquoi il n’y a pas de comment, car depuis que je suis loin de toi, je suis comme loin de moi.

En attendant de trouver les solutions à ces équations, je t’envoie mon amour et toute ma tendresse.

(“Il était une fois, toi et moi, n’oublie jamais ça”)

Lien vers l’article : http://www.huffpostmaghreb.com/hajar-el-hanafi/lettre-a-maroc-ceci-est-un-message-amour_b_16965774.html