Il est des jours

Il est des jours où le soleil ne se confond pas avec le bonheur. Il est des jours où la nuit est attendue pour que perdure la vie. Il est des jours où les amitiés s’oxydent et se dégradent comme les molécules olfactives qui s’échappent du flacon laissé ouvert au petit matin. Il est des jours sans vent, sans orage, sans gâteau qui brûle dans le four. Il est des jours où le temps feint l’alliance, alors qu’il n’est que points discontinus qui nous changent, pour ne plus être ce que nous sommes, ce que nous étions. Il est des jours de recueillement, des jours où le cimetière de nos amitiés perdues sent bon le muguet. Il est des jours où chaque épitaphe nous ramène le souvenir de ces jours, pluvieux et heureux. Il est des jours où étalées nues sur le sable, aucune mer ne console ces peines enfermées dans la tour d’ivoire de nos tristesses tues. Il est des jours où le château de sable s’écroule sans vague, seul sous le poids d’un air lourd. Il est des jours qui feraient mieux de ne pas être car il est des jours.

Clap de fin

Le soleil à l’azur, l’horloge sonna le midi. La cloche de l’église aussi. Ils avaient fermé les rideaux de la chambre mais un filet de lumière leur avait échappé pour éclairer le visage de la dame allongée sur le lit. Peut-être avaient-ils peur que cette lumière ne la fasse plus vieille qu’elle ne l’était déjà.

De son oreiller, elle pouvait encore entendre la télévision allumée dans le salon. Elle reconnaissait Hercule Poirot, sur France 2. C’était la scène finale, la scène de vérité. Il rappelait comment tous étaient suspects quand un seul était coupable. C’était le cousin germain qui avait assassiné la tante, froidement. Une sombre histoire d’héritage.

Le détective quitta la pièce, remit sa moustache en place et sourit à la caméra. Personne ne résiste aux petites cellules grises d’Hercule Poirot ! Clap de fin. Elle ferma les yeux. Elle pouvait mourir en paix.

Un temps révolu

Je me souviens de ce samedi après-midi. Nous rendions visite à la tante de ma mère. Elle vivait à quelques pâtés de maison, trois rues exactement. C’était l’ancien quartier populaire français ou plutôt étranger, le Maarif. Il avait perdu de sa superbe mais gardait encore les vestiges d’un temps révolu : les grandes places piétonnes, le centre culturel de la commune, les nombreuses boulangeries-pâtisseries et les grands appartements avec terrasse, du moins le nôtre.

Fatna, elle, vivait dans un studio, seule avec ses plantes grimpantes tout autour du minuscule balcon, au troisième étage d’un immeuble en proie à un doux délabrement. Elle avait aussi quelques plantes grasses et des fleurs que je ne saurai nommer. Chez elle, pas de gâteaux, pas de jouets, aucun divertissement et pourtant j’appréciais les quelques heures passées en sa compagnie. Elle était fluette, la peau sèche sur des os pointus, un visage plissé par ses voyages secrets, des cheveux gris et longs qu’elle brossait tous les matins et coiffait avec une natte. Sa peau dorée s’accordait parfaitement à ses yeux noisette qu’on devinait grands alors qu’ils se refermaient sous le poids de sa vie.

Elle avait quatre-vingts ans peut-être, moi cinq ou six. Malgré cet écart, je pensais reconnaître ce qui nous rapprochait. Sa condition de femme que j’étais, de mère et de grand-mère que je serai, de vielle dame n’ayant pas échappé à la jeunesse où je pataugeais encore. Je pressentais tout de même et avec un léger regret, ce qui nous séparait. Elle était la tante que je ne serai jamais, la matriarche d’une famille nombreuse, ce à quoi mon éducation ne me prédestinait pas. Il me restait à vérifier si je partagerai un jour ses souffrances, toutefois je pressentais bien que la vie me réservait ma part de douleur.

D’une voix basse, elle nous proposa du thé. Assise sur le petit canapé bleu fleuri aux larges coussins de tradition marocaine, j’acquiesçais du visage avant que ma mère ne s’y oppose par pure politesse et comme le voulait la bonne éducation. Pendant qu’elle préparait le thé, je l’observais comme une petite souris depuis un trou étroit, essayant de faire le moins de bruit possible pour ne pas déranger ses gestes ancestraux. Je voulais comprendre pourquoi ma mère l’aimait tant. En servant le thé, je vis son regard tendre se déverser sur nous, contrastant avec ses paroles rares et convenues. Elle nous aimait. Je compris.

Sur un coup de tête

Pour un ami d’un autre temps, Moaad.

J’ouvre les yeux. Je ferme les yeux. Non il faut que je les ouvre. Je me lève. Je me rallonge. Je suis trop fatiguée. Non c’est autre chose. Je sais, je m’ennuie.
Et si j’écoutais de la musique, mais il faut que je me lève. C’est bon, c’est décidé, je me mets debout, je vais tout droit, trois pas et je serai devant mon bureau, je prends mon MP3 et j’écoute de la bonne musique.
Tout d’un coup, je me retrouve devant ma fenêtre. Les volets sont fermés. Et si je les ouvrais? Je les ouvre, je les ferme et finalement je les ouvre. Une chaleur me caresse le visage, les cheveux, un doux rayon de soleil traverse ma chambre. Du moins, je ne sais si c’est un rayon de soleil ou l’orange clinquant de la façade d’en face. Ce serait alors L’Enfer. Je me sens mieux.
Et si je volais? Non plus, plutôt m’agripper au peuplier puis l’escalader jusqu’à arriver au premier toit, puis le second, et puis les autres. Je courrai alors de toits en toits.
Et enfin, j’arriverai au bâtiment tout au fond. Et là, je sauterai mais cette fois ci pour de bon. Dix sept étages jusqu’en bas. Et là je m’en irai…!

Rebelle

Il faisait froid. Le vent soufflait. Il faisait gris. L’iode sentait fort. Il pleuvait. La nature était en représentation. Elle dansait, du plus profond des océans jusqu’au plus haut du ciel. Elle chantait avec mille et un instruments à ses côtés. Le tonnerre grondait et les vagues de la vaste et sombre étendue se fracassaient sur la plage. C’était une soirée de communion.

D’abord le froid, ensuite le vent, puis la pluie, suivie par l’éclair et enfin le tonnerre. Petit à petit, la mer s’excitait, s’extasiait et s’invitait à la fête. Elle était déchaînée. La nature semblait vivante, elle respirait, criait et buvait. Elle jouait une pièce de théâtre où le bien et le mal ne formaient qu’un, quelque chose proche de la passion.

Elle se sentait exister et le faisait savoir. Fini de voir les autres vivre, elle poussait chacun à rentrer chez lui. Les fourmis étaient en alerte, en avant toutes, à la fourmilière. La pie retrouvait son nid. Les chiens se réfugiaient auprès de leur maître. Et les hommes s’enveloppaient sous une couverture bien chaude et bien douce.

Sabya, émerveillée par ce qu’elle voyait, courait vite, vite et encore plus vite pour atteindre cette même énergie, pour posséder à son tour cette pulsion. Elle rêvait d’être cette nature là, cette déesse. Elle sentait la liberté la porter sous l’impulsion de ses pas. Plus rien, ni personne ne pouvait la retenir. Elle était en transe comme possédée par un force chamanique étrange.

De loin, on pouvait la voir, cette petite fille qui galopait, sa longue queue de cheval se balançant de droite à gauche. Ses yeux marron noisette brillaient à la lueur de la lune. Sa petite bouche rouge, grande ouverte, essayait d’attraper toutes les gouttes d’eau du ciel déchaîné quand soudain elle fût prise de vertige. Il était là devant elle, majestueux: l’océan. A la lumière d’une lune embrumée, elle observait ce noir, elle l’entendait surtout. Loin de l’effrayer, il lui inspirait la vie.

Elle s’allongea sur le sable et regarda le ciel. Aucune étoile. Il était dense, on pouvait s’y perdre. Mais ce ciel était différent des autres, il ne rappelait pas l’univers et la petitesse de la Terre, simple astre parmi les astres. Cette fois-ci, par le brouillard, les grondements et la pluie qui s’abattait sur elle, il lui démontrait sa grandeur. Elle pensa : la nature est notre déesse et moi je serai son esclave à jamais. Elle ne voulait pas céder à l’appel des songes, mais ses paupières, répondant à l’appel de son esprit épuisé par ce grand manège, décidèrent pour elle. Elle s’endormait sans rêver. Ses délires inconscients, elle les connaissait.

Quelques rayons de Soleil lui caressèrent timidement le visage. Son corps se réchauffait lentement. Un sentiment de douce volupté l’enveloppa tout entière. C’est à ce moment-là qu’elle tressaillit, ses muscles faisant le deuil du froid de la nuit. Elle se réveilla et vit au loin le firmament azuré. Il paraissait si clair, si limpide. Elle entendit une vague se casser sur le rivage, dernier vestige de la soirée. Elle s’assit et fut étonnée de ce calme qu’elle connaissait pourtant si bien. La fête était bel et bien terminée, il était tant de rentrer.

Elle marchait langoureusement. Des soirées comme celle-là ne se produisaient qu’une seule fois en cette saison. En attendant, elle y pensera parfois, feignant d’aimer l’été, sa tranquillité et le déferlement de citadins en quête de leur nature d’êtres naturels.

(Texte écrit en 2010 et repris et corrigé pour contre-temps)

Pardon Wolinski, pardon de n’être pas plus courageuse

wolinski

“Les femmes sont injustement traitées sur notre planète. Elles sont mutilées, asservies, considérées comme des pondeuses et des bêtes de somme.” Wolinski.

Voilà qui est assassiné, des hommes qui voulaient la libération des femmes. Je vous le dis, ceci une guerre pour libérer les femmes.

Malala qui voulait aller à l’école au Pakistan a reçu une balle dans la tête avant de devenir prix Nobel de la paix, des kalashnikov ont retiré la vie à 17 personnes dont 4 défenseurs de nos libertés, une petite fille de 10 ans au Nigeria a été envoyée à la mort dans un marché hier une ceinture d’explosive autour de la taille.

L’islam politique est un danger, il est aussi dangereux que le fachisme. Regardez l’Arabie Saoudite, l’Iran, les Emirats, le Pakistan, l’Afghanistan. La situation de leur femme ne vous fait donc rien. Qu’une femme ait un grillage de tissu devant le visage vous semble-t-il légitime ? Qu’une femme soit interdite de conduire et soit fouettée pour avoir désobéi en Arabie Saoudite, cela vous parait-il juste? Qu’une femme soit interdite d’un match de volleyball et qu’elle écope d’un an de prison en Iran pour l’avoir réclamé, vous trouvez cela justifié?

Regardez les marocains apeurés lors de la prise du pouvoir par Benkirane, combien de femmes ministres y avait-il à l’investiture. Une. Quel ministère ? Celui de la condition de la femme. Quelle était sa position sur la loi permettant le mariage d’une fille violée avec son agresseur ? Elle trouvait que c’était la moins pire des solutions avant de céder à la pression de l’opinion publique.

Regardez les prises de position d’Erdogan en Turquie, petit à petit il rappelle aux femmes leur rôle : tenir leur foyer. Il rappelle que la femme doit savoir se tenir et éviter les éclats de rire en public. Ma professeur d’arabe en 4ème défendait la même idée pendant les cours d’éducation islamique. Cela me rappelle que l’islam enseigné à l’école marocaine mérite une réforme urgente. Le rire, cette liberté fondamentale et profondément humaine qui nous est retirée partout où l’islam politique est.

Femmes arabes qui vous dites musulmanes et libres, levez vous pour celles que vous pouvez appeler vos soeurs, prenez vos claviers et vos stylos, écrivez, dessinez, soyez courageuses. Un peuple sans courage, un peuple soumis ne peut être sauvé de son tyran. Il en est de même pour les femmes arabes et musulmanes. Du courage !

http://www.deslettres.fr/lettre-de-wolinski-sa-femme-je-crois-que-tout-ce-que-les-hommes-font-de-bien-ils-le-font-pour-essayer-depater-leurs-femmes-heureusement-quelles-existent/

Article publié sur Facebook le 12/01/2015.

Combien de Ibrahim faut-il?

Après un journal et un musée, une université et 147 morts… Lorsque la culture et la connaissance sont attaquées, c’est notre humanité qui est mise en sang.

Je lis qu’un ancien professeur de cette université faisait partie des assaillants et je me souviens…

Je me souviens comment mon maître d’école Ibrahim avait fait de notre classe son prêchoir. Au lieu de nous enseigner l’arabe, ils nous racontaient les 7 vierges qu’attendent les hommes là-bas au Paradis, la transformation des mères en colombes et les détails infâmes de l’enfer où brûleraient selon lui la directrice de notre école primaire, française, femme au large décolleté et fumeuse.

Nous avions aussi des tests ludiques. Si une épouse prépare mal le petit déjeuner, que faire? La réponse me glace toujours le sang : lui verser une bouilloire d’eau chaude sur le corps. Une femme est d’abord une bonne épouse, d’ailleurs comme j’étais brillante et qu’il m’aimait beaucoup, il me proposait pendant le cours comme épouse à celui qui donnerait la bonne réponse.

Enfin et dans la logique des choses, il était violent. Il battait les élèves. Tout le monde y passait sauf moi, ma mère l’en ayant défendu en début d’année. Coup de pieds aux fesses en montant les escaliers, coups de bâtons à chaque mauvaise réponse et toutes sortes de coups pour les garçons qui devaient se retenir de pleurer parce qu’ils étaient des hommes, des vrais. Son slogan en arabe : le bâton est la clé de l’esprit.

Je n’ai aucun souvenir de peur. Nous aimions aller en cours, toute cette démagogie ne me déplaisait pas, c’était folklorique. A cette violence nous avions choisi la soumission. Je revenais à la maison et je demandais à mon père de réviser son comportement, je le voulais au Paradis pardi !

En milieu d’année, il avait quitté l’école. Je me demande ce qu’il est devenu, s’il a eu d’autres élèves, ce qu’ils sont devenus…

La question que je me pose maintenant est de savoir combien de Ibrahim y-a-t-il au Maroc, combien d’élèves se sont soumis à cet enseignement, quelles en sont les conséquences aujourd’hui?

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/04/04/serie-d-arrestations-apres-le-massacre-de-garissa_4609594_3212.html

Article publié sur Facebook le 05/04/2015.