A La Gloire De

A quoi bon
A quoi bon se battre quand la fin est connue
A quoi bon, quand les calculs savants annoncent l’obscurité
La naine jaune s’éteignant dans cinq milliards d’années
Nous ne serions alors plus, si par ailleurs nous étions encore
Alors à quoi bon et au nom de quoi ?
 
Au nom de notre dignité
Êtres dotés de conscience et de mémoire
Nous n’échapperons pas à notre destin
Êtres de cœur et de raison
Héros las d’une tragédie française
Antigones dans un monde soumis
Défendre ce qui est juste
Envers et contre tout
 
Au nom de la transmission
Depuis l’école, à travers le livre et le maître
Délivrer la connaissance et éveiller l’esprit
Créer un intellect capable de résister
 
Pour Corneille, Molière et Racine
Pour Voltaire, Rousseau et Diderot
Pour Pascal, Pasteur et Curie
Pour De Gouges, Veil et Halimi
Pour Ferry, Jaurès et De Gaulle
Pour Flaubert, Maupassant et Hugo
 
A la gloire de l’esprit libre et critique
A la gloire du savoir et de l’intelligence
A la gloire de l’imagination et de la création
A la gloire du maître et de l’élève
A la gloire de l’élévation de l’être
 
Nous sommes et nous resterons
Même disparus, nous aurons existé
Nous sommes la communauté des Hommes Libres

Journal d’une confinée #2

Vendredi 10 Avril 2020 – Lyon

Temps figé, vie ralentie

Temps figé et je m’agite
A quoi bon pour quoi faire
Toujours plus toujours mieux

Ne pas se laisser piéger
À « réussir » ce confinement

Sortons-en vivants déjà
Sortons-en solidaires
Sortons-en en se souvenant

Se détacher des attentes
Se détacher des ‘visibles’
Ne pas chercher à rentabiliser

Revenir à soi
A ce qui ressource
A ce qui rassure

Ne
Rien
Faire, parfois

Ne
Rien
Faire, souvent

Et puis se contenter
Du non-idéal
Et des à peu près

D’un rayon de soleil, sur le canapé
D’un rire partagé, à travers un écran
D’une danse de salon, dans un espace réduit

Les enlacer pleinement

Trouver du confort
Dans la non-routine
Trouver une routine, presque confortable

Une routine propre à chacun
Marquée d’indulgence
Envers soi-même

Pour faire face au vide de certitudes
Au plein d’informations
Et à la répétition
Des jours et des nuits

Une routine aussi
Marquée de gratitude
De pouvoir rester chez soi

Temps figé et je cogite

Tout allait si vite avant ?
Comment ralentir
Jusqu’à s’arrêter ?
Faut-il s’arrêter
Pour mieux revivre ?

Emotions funambules
Equilibre fragile
J’écoute les oiseaux
Et j’espère tout bas
Que tout ne redeviendra pas comme avant.

Margaux Jouve

Je curieuse, maladroite, contradictoire et trop sensible. J’aime discuter des heures de questions existentielles, essayer de faire pousser des trucs sur mon balcon et traîner dans des musées.

Lettre à Maroc (ceci est un message d’amour)

SOCIÉTÉ – Depuis Paris, je pense à toi, tout haut, très fort. Les informations, les vidéos, les lives Facebook défilent et aucun ne me rassure. Nous bouillonnons tous de l’intérieur et de l’extérieur, à Marrakech et à Amsterdam, à Al Hoceima et à Errachidia. Rabat ne répond plus de rien. Casablanca travaille matin, midi et soir. Beaucoup ont peur de devenir le prochain Damas et beaucoup d’autres n’ont plus rien à perdre. Les problèmes s’accumulent, les crises empirent, la situation s’enlise. Et moi, j’ai mal pour nous, j’ai mal pour toi.

Il y a l’éducation qui souffre d’ignorance et les vidéos de lycéens violents ou aux propos incohérents qui pullulent sur YouTube. Il y a le chômage qui ne cesse de monter et nos jeunes qui font le mur ou le trottoir. Il y a le système de santé malade et la petite fille qui meurt faute d’hôpital. Il y a la recherche de la dignité perdue et les ethnicités et les communautarismes qui renaissent de leur cendre avec le souvenir d’un passé meurtri. Il y a le Sahara, sable mouvant dans lequel nous sommes pris depuis 1963. Il y a un makhzen coupable et corrompu mais fantôme, que tous sauront nommer mais dont personne ne pourrait reconnaître les visages. Il y a une justice injuste et des lois archaïques qui s’appliquent aux minorités et aux femmes, population majoritaire en terre de misogynie. Il y a une mémoire lobotomisée et une histoire tronquée, des peines et des chagrins inconsolables.

Nous avons eu cinq ans de répit pour faire changer les choses mais nous avons choisi d’hiberner en plein printemps sanguinaire. Les gouvernements continuent à signer des décrets et à appliquer des programmes mais serait-il trop tard? Les ruptures sont assurément trop profondes et nos référentiels aux uns et aux autres si différents.

Il y a les arabophones, les amazighs, les francophones, les anglophones, les hispanophones et puis beaucoup qui ne savent parler aucune langue. Il y a une religion que nous voulons imposer à tous dans sa forme la plus intolérante. Il y a une vie culturelle en déchéance. Il y a l’exploitation des plus faibles par les plus forts, des petites bonnes des campagnes par les familles casaouies. Il y a nos garçons qui regardent la Méditerranée avec envie. Ils meurent avalés par les vagues, sous-traités dans les champs espagnols ou sous effets de la drogue. Il y a ces adolescents qui se baladent dans les ruelles de Paris tels des Gavroches d’un autre temps, à la main, des mouchoirs imbibés de colle. Image si commune à Casablanca et si grave à Paris.

Enfin, il y a des gens comme moi, des MRE que j’appelle les exilés, apparemment chanceux. Nous devons refaire une vie loin des nôtres, s’intégrer et s’assimiler après avoir vécu un séisme identitaire irréconciliable.

Pourquoi, pourquoi, pourquoi? Je ne me lasserai jamais de poser cette question car sans pourquoi il n’y a pas de comment, car depuis que je suis loin de toi, je suis comme loin de moi.

En attendant de trouver les solutions à ces équations, je t’envoie mon amour et toute ma tendresse.

(“Il était une fois, toi et moi, n’oublie jamais ça”)

Lien vers l’article : http://www.huffpostmaghreb.com/hajar-el-hanafi/lettre-a-maroc-ceci-est-un-message-amour_b_16965774.html

Maroc, le gâchis

SOCIÉTÉ – Le 7 octobre 2016, Abdelilah Benkirane est reconduit au poste de chef de gouvernement du Maroc. Le PJD est le premier parti du pays. Le peuple a voté, soit 43% des 15 millions d’électeurs inscrits. La majorité ayant répondu à l’appel des urnes a dit son dernier mot. La démocratie a triomphé. Bien.

L’histoire pourrait se terminer ainsi, glorieuse. Malheureusement, l’enregistreur de l’histoire est allumé et il ne s’arrêtera pas. Je ne ferai pas la sociologie de ceux qui ont choisi Benkirane. Je n’ai ni les éléments pour le faire ni les compétences. Je donnerai par contre ma conviction de citoyenne sur ce que représente ce choix et sur ce que cela implique pour notre futur commun.
Je pense qu’un nouveau monde émerge. Il est fait de surperformance et de vitesse supersonique, d’ultra-connectivité et d’hyper-information, de surmédiatisation et de grands secrets, d’ultra-individualisme et de supers inégalités, de petits meurtres et de grandes guerres, de discours enflammés pour la paix et de recherche désespérée de dogme et de spiritualité.

Comme une publicité d’iPhone, ce monde a le don de paraître simple, sobre, efficace, beau et à notre portée, en somme, une reconstruction territoriale, sociale, politique et économique séduisante. Mais à regarder de plus près le spot télé, ce blanc, ce gris et cette simplicité de la langue sont effrayants de vide et angoissants par ce qu’ils ne disent pas: le monopole d’une entreprise, l’omerta d’un système technologique qui absorbe sans s’ouvrir et le prix requis pour rejoindre le club.

Il est question d’un monde user-friendly là où nous avons l’intuition et l’intelligence d’une réalité complexe. Nous voulons naïvement croire à la diversité dans un monde qu’on nous promet mondialisé, uni, sans frontières et à gouvernance institutionnelle et internationale. Nous rêvons d’un monde progressiste, là où les progressistes confondent progressisme et libéralisme et nous imposent prostitution des plus faibles, vente des heures de vie des moins riches et mise à disposition de la dernière part des cerveaux au marché squattant les écrans. À cela, la masse, la populace, le petit peuple, Le Peuple, les peuples répondent Trump, Duterte, Brexit, Poutine, les Mollahs… et Benkirane. Ils répondent non. Ils répondent cela suffit. Ils répondent sécurité, autorité, retrait, patience, souffrance dans la dignité et souffrance de tous. Ils répondent “Khli khlaya bkhlak”.

Une femme, à qui ma mère demande les raisons de son vote pour Benkirane, lui répond: parce qu’il nous fait rire. Rendons à César ce qui est à César. Benkirane est certainement le seul homme capable de parler aux Marocains. D’autres y arrivent aussi et ce sont effectivement les comiques. Benkirane et les hommes du rire ont compris toutes les contradictions de la société marocaine, cette société qui veut l’orient et l’occident, la vérité et le mensonge, le vin et le thé et qui veut avant tout la soumission et la liberté.

Pour la première fois, voici un homme politique qui dit je vous comprends, je vous accepte et puis surtout je souhaite toutes ces contradictions et je suis comme vous, je suis vous. Il réalise en cela la coupure avec l’élite qui peut avoir deux discours, je vous comprends, je vous accepte mais je ne vous ressemble pas ou plus radical, je vous comprends, je ne vous accepte pas et je vais vous arracher à ce que vous êtes.

Seulement, il ne faut pas s’y tromper. Benkirane est une conséquence, il n’est la cause de rien. Ceux qui votent pour lui aujourd’hui sont à l’image des politiques des 30, 40 ou 50 dernières années. À ce que je sache, Benkirane n’était alors pas au pouvoir. L’échec massif des élites marocaines n’a de mesure que l’état de délabrement du pays sur tous les pans de la société, l’éducation, la santé, la justice… Chaque pièce tombe en ruine, les murs les séparant s’effritent et notre jeunesse ne sait plus faire la différence entre l’école et la prison.

Néanmoins, ce que nous pouvons lui imputer, c’est bien le bilan de ces cinq dernières années: le statut-quo. En 2009, au classement de l’indicateur de développement humain, le Maroc était 130ème. En 2015, il était 126ème après la Palestine, avant l’Irak, l’Inde et plusieurs pays d’Afrique subsaharienne. Cet indicateur se calcule selon trois critères, le produit intérieur brut par habitant, l’espérance de vie à la naissance et le niveau d’éducation. Nous ne sommes que 33,9 millions, pas de quoi se comparer à l’Inde. Peut-être sommes-nous en guerre?

10 siècles d’indépendance, aucune guerre à notre actif, une culture gastronomique reconnue sur tous les continents, un art de vivre qu’on nous envie, de nos hammams à nos riads en passant par notre artisanat. Un peuple digne et pacifique ne mérite pas ce sort. J’aurai aimé entendre durant cette campagne les Marocains prendre la parole car eux seuls ont la solution. Elle est dans l’éducation, l’artisanat, le collaboratif, les ateliers coopératifs, les petites entreprises, la régionalisation et le retour du pouvoir aux campagnes, aux villages et aux villes. Casablanca et Rabat ne peuvent définitivement plus prétendre gouverner le pays. Aussi, la culture arabo-musulmane ne doit plus avoir le monopole des esprits, les cultures berbères, juive et romaine ont entièrement leur place. Toutes ces choses sont encore préservées par notre ADN et notre histoire. Il ne reste plus qu’à en faire une politique.

Je me souviens des paroles de Benkirane dégradantes pour les femmes au hammam. Au début, j’étais outrée qu’il insulte les femmes mais j’avais tort. La réelle insulte était pour les Marocains et pour notre culture ancestrale du hammam, qui est la seule agora autorisée et utilisée à bon escient au Maroc. Il n’y a rien de plus vrai et de plus sérieux que de se retrouver nue pour se laver avec d’autres femmes et de discuter de la recette du tajine aux coings, de l’éducation des enfants, de la délinquance croissante et des prochains votes régionaux.

Finalement, j’aurais aimé croire, croire en Benkirane, croire dans la politique mais je suis de la jeunesse désenchantée. Je suis de cette jeunesse qui voit le monde s’effondrer et Apple vendre toujours plus d’iPhones. Je suis de cette jeunesse qui a connu la crise de 2008, les pays arabes bombardés et le terrorisme en boucle sur Al Jazeera depuis 2001, l’échec des printemps arabes et la montée en puissance de l’islam politique. Je n’ai pour tout cela qu’un mot: quel gâchis.

Lien vers l’article : http://www.huffpostmaghreb.com/hajar-el-hanafi/maroc-le-gachis_b_12615872.html