Tokyo, mon amour

C’est comme nous y étions, la rue se mit à bouger, et elle s’en alla. La secousse ne fit d’abord aucun dommage. La journaliste, en direct depuis la capitale japonaise, se voulait rassurante. Elle souhaitait continuer son duplex avec Paris. « Les présidents français et américains se sont entretenus une seconde fois ce matin au sujet du conflit syrien. » Soudain, on vit la dame se balancer de droite à gauche puis de gauche à droite. Elle hurlait dans son micro qu’un séisme avait lieu à Tokyo. Les japonais disciplinés s’installèrent sous les voitures, sous les tables extérieures des restaurants ou sous un banc public à l’ombre d’un cerisier. Pas un cri. La deuxième secousse en appela une troisième, puis une quatrième. La caméra était à terre. On pouvait voir l’enfant et sa mère sous la Toyota Lexus 500. Pas une larme. Dix minutes plus tard, personne n’osait sortir de sa cachette. Puis un homme, soixante ans peut-être, se rapprocha de la caméra, fixa l’objectif et déclara : « Tokyo, mon amour, je t’aime ».

“C’est comme nous y étions, la rue se mit à bouger, et elle s’en alla.” phrase extraite de Qui Je Fus par Henri Michaux, 1927

Clap de fin

Le soleil à l’azur, l’horloge sonna le midi. La cloche de l’église aussi. Ils avaient fermé les rideaux de la chambre mais un filet de lumière leur avait échappé pour éclairer le visage de la dame allongée sur le lit. Peut-être avaient-ils peur que cette lumière ne la fasse plus vieille qu’elle ne l’était déjà.

De son oreiller, elle pouvait encore entendre la télévision allumée dans le salon. Elle reconnaissait Hercule Poirot, sur France 2. C’était la scène finale, la scène de vérité. Il rappelait comment tous étaient suspects quand un seul était coupable. C’était le cousin germain qui avait assassiné la tante, froidement. Une sombre histoire d’héritage.

Le détective quitta la pièce, remit sa moustache en place et sourit à la caméra. Personne ne résiste aux petites cellules grises d’Hercule Poirot ! Clap de fin. Elle ferma les yeux. Elle pouvait mourir en paix.

Madame

Madame se réveilla
Mariée, deux enfants
Un chat birman
Et un acacia

Elle se lava le visage
Se regarda dans le miroir
Vit une femme sans rage
Résignée à ne plus croire

L’amour, un mythe d’une autre ère
La liberté, une chimère

Monsieur quitta la couche
La frôla de son bras
Peu sûr de ses pas
Et rejoignit la douche

Elle suivait du regard
Ses mouvements hagards
Avant de fixer
Ses fesses momifiées

Désir, désir, où es-tu ?
M’entends-tu ?

Arsenic, strychnine, huile de ricin ?
Dans son café du matin,
À midi dans le gratin,
Ou au goûter, dans son pralin ?

Que choisir
Pour en finir

Les cris des enfants la rappelèrent
À son train-train mortifère
Aujourd’hui, ce sera école, devoirs et bain
Pour le reste, elle verra demain

 

 

 

 

Misérables vertus

Petit Gervais a perdu sa pièce
Jean Valjean a perdu son pain
Mais aucun n’a perdu sa dignité

Fantine a perdu ses dents
Cosette a perdu sa mère
Mais aucune n’a perdu son coeur

Gavroche a perdu la vie
Jean Valjean a perdu Cosette
Mais aucun n’a perdu son courage

Vertus des pauvres
Biens rares des riches

Rencontre avec Bahaa Trabelsi : la romancière de l’autre Casablanca, la ville noire

Au salon du livre de Paris où le Maroc était l’invité d’honneur, en mars dernier, je suis allée à la rencontre d’écrivains marocains de langue française et, en particulier de Bahaa Trabelsi. Je l’ai vu arrivée dans sa tenue entièrement noire et ses bottes gothiques. Le tout contrastait avec la blancheur laiteuse de sa peau et ses boucles couleur feu. Elle était captivante. Je ne l’imaginais pas libre, je la savais libre. Je lui proposais une interview, qu’elle accepta. Il ne me restait plus qu’à lire son roman fraîchement dédicacé, La Chaise du Concierge.

Lachaiseduconcierge_couverture

Moi qui suis une grande fan d’Hercule Poirot et de Sherlock Holmes, je me demandais bien à quoi pouvait ressembler le polar marocain. Je n’ai pas été déçu. Nous suivons à mesure des chapitres trois personnages principaux dans une tension continue, soutenue par une intrigue qui ne s’essouffle pas. D’abord, le concierge, tueur en série. Il rôde et tue en signant ses crimes de versets du Coran. Le fou de Dieu nous raconte à la première personne du singulier sa mission sur Terre : nettoyer le quartier Racine de ses pêcheurs. Rita, journaliste, mère célibataire et divorcée, mène son enquête et tombe amoureuse du commissaire qui en est chargé. Elle veut voir rose, il voit noir pendant que l’assassin voit rouge.

Bahaa Trabelsi nous questionne sur nos contradictions. Le marocain se joue de l’absurde et flirte dangereusement avec la folie, toujours sur un fil tendu près à tomber mais oubliant que la chute peut être douloureuse, voire mortelle.

Il y a eu quatre romans avant celui-ci, dont Parlez-moi d’amour pour lequel elle reçut le Prix Ivoire. La Chaise du Concierge est pour sa part salué par les critiques et vient d’être récompensé par le prix littéraire du Sofitel Tour Blanche, présidé par Tahar Benjelloun. Bahaa Trabelsi apparait aussi parmi les portraits de l’exposition « 100 » de Nadia Larguet, qui célébrait les femmes marocaines à l’occasion de la journée mondiale de la Femme.

J’avais des questions à lui poser. Les réponses étaient lumineuses. Elles m’ont rendue heureuse quand j’étais la plus triste. Merci Bahaa ! Je vous laisse donc les découvrir, peut-être qu’elles apaiseront d’autres âmes en peine ou donneront des clés à quelques âmes perdues.

 

Comment avez-vous eu l’idée du roman et du polar ? Et depuis quand l’écrivez-vous ?

Je l’ai écrit pendant une année. Connaissez-vous l’adaptation en film du livre de science-fiction La Machine à Explorer le Temps par Georges Pal ? Le personnage qui voyage dans le temps voit changer le monde à travers une vitrine de magasin d’habillement. De même pour moi, depuis ma fenêtre, je voyais la maison en face. Au départ, il y avait une grande agence de publicité qui s’appelait Shems et qui fût remplacée par une banque, la Banque Populaire avant qu’une banque islamique ne prenne sa place. En une dizaine d’années, de ma fenêtre, je voyais le Maroc changer. Ensuite, en me baladant à Casablanca, j’ai remarqué devant toutes les portes des immeubles, une chaise, celle d’un concierge. Il est censé regarder et surveiller. Enfin, j’entendais vaguement les conversations et j’ai vu petit à petit l’islamisme monter. C’est donc comme cela qu’est née l’idée du livre. Ce n’est pas pour rien que j’ai fait le choix du thriller. Il y a, en effet, une espèce de tension qui permet de raconter les changements qui s’opèrent. Finalement, j’ai pris ce tueur en série, ce fou de Dieu qui se pense missionnaire, comme prétexte pour dénoncer la bêtise, pour dénoncer la folie des hommes.

On parle là d’un Maroc qui évolue vers plus d’islamisme mais le concierge, par contre, n’a pas évolué. Serait-il la représentation humaine de la chaise, celle de l’immobilisme ?

Bien sûr. Il pense qu’il est missionnaire. Il est droit dans ses bottes et ne change pas. Il est convaincu de détenir toutes les vérités.

Et selon vous, le Maroc va dans son sens ?

Oui, il y va mais doucement, pas aussi violemment. Tous les personnages racontent ces changements, même les personnages secondaires dont « Lhaj » que j’aime beaucoup et qui est notre vieux Maroc, celui que nous avons connu avant.

Mais « Lhaj » est désemparé, n’est-ce pas ?

Oui, comme tout notre vieux Maroc, ne le voyez-vous pas ? Le vieux Maroc ne comprend pas ce qui lui arrive.

Votre assassin est un concierge, somme toute assez banal et commun. Comment expliquer sa radicalisation ?

Il est d’abord psychopathe. Son père était violent. Il était aussi élève d’un « fkih » qui lui expliquait que tout musulman est d’abord un guerrier. Tout ceci s’ajoute à son instabilité psychique et cela en devient obsessionnel. Il tue, alors qu’il est encore dans son village, la petite-amie de son frère. Mais en arrivant à Casablanca, il est tellement choqué par ce qu’il voit, qu’il plonge complètement dans son délire.

Est-ce que vous en avez rencontré des personnes choquées de la sorte ? Sans être des assassins, évidemment.

Oui, bien sûr. Vous verrez, un jour, nous aurons notre psychopathe islamiste.

Votre livre serait une prédiction alors ?

Non, il s’agit plutôt d’une crainte car dans une société en mutation, dans une société qui se radicalise, on ne peut empêcher que des psychopathes aillent dans le même sens, dans celui de la folie, pour exacerber et porter ces nouvelles valeurs, en les caricaturant et en en usant pour légitimer leurs crimes.

Du quartier Racine aux quartiers populaires en banlieue, votre roman nous balade dans les ruelles de Casablanca. Vous déclariez dans une précédente interview, votre « amour profond » pour cette ville car disiez-vous, elle était « la ville de toutes les contradictions ». Vous rajoutiez enfin que « c’est là que peuvent naître la tolérance ou l’acceptation ». Ce roman est-il un aveu d’échec ?

Tous mes livres se déroulent à Casablanca. Les cinq. Je suis folle de Casablanca. C’est ma ville d’adoption. Je suis née à Rabat. Mais j’ai eu un vrai coup de cœur pour Casablanca en y déménageant.  Alors oui, je le pense toujours. Le livre finit sur une note d’espoir. Il finit avec les nouvelles générations. Et c’est à Casablanca qu’il pourrait y avoir justement cette relève parce que Casablanca est un vivier. C’est un vivier de plusieurs Maroc qui sont là et qui vivent ensemble. Casablanca est une ogresse.

Pensez-vous que Dina, la représentante de la nouvelle génération dans le roman et qui fait ses études en France, devrait revenir à Casablanca ?

Je laisse cela en suspens. Elle a dit qu’elle prendrait la relève mais est-ce que cela signifie revenir ? Peut-être.

Je ne sais pas.

Moi non plus.

Plusieurs de vos personnages sont des femmes de ménages fortes et courageuses malgré une vie qui ne leur a fait aucun cadeau. Pensez-vous qu’au jour d’aujourd’hui, au Maroc, on puisse encore naître fille dans une famille pauvre et espérer devenir médecin ? Ou vouons-nous ces jeunes enfants à la vie de petites bonnes battues par leurs employeurs et violées par les fils de la maison ?

Non. Nous avons un vrai problème au niveau de l’enseignement et de l’éducation et les filles sont toujours reléguées au deuxième plan. Les filles dans les campagnes sont des mains d’œuvres. Elles puisent encore l’eau du puits et font les travaux pénibles. Les garçons vont à l’école même si l’école n’est pas une référence. L’école actuelle au Maroc n’en est pas une. Il reste beaucoup de travail à faire pour que les petites filles marocaines des campagnes puissent accéder justement à l’éducation, qu’elles puissent avoir des chances d’avoir un cursus scolaire normal. Il reste beaucoup à faire si ce n’est que pour leur donner accès à une vie alphabétisée. Une vie où elles savent lire, écrire, où elles ont les yeux ouverts et la conscience développée. Non, on a encore beaucoup de travail à faire même si la société civile a beaucoup fait mais cela reste des actions de terrain ponctuelles dans une région, dans un village.

Selon vous donc, il n’y a encore rien de structurant capable d’impacter la vie d’une génération ?

Non, pas encore. On en est loin. Je pense que tous nos problèmes, d’où qu’ils viennent, ne peuvent être résolus que par l’éducation. Nous avons un beau pays. Les infrastructures sont prêtes, les chantiers en cours mais il manque des gens éduqués, conscients et capables à la fois de capitaliser et de profiter de ces infrastructures. Notre problème reste donc entier. Je vais l’exprimer en arabe : « Bhala ka dir l3akar fouk lkhnouna » ! Le progrès social n’arrive que par l’éducation. Le mois dernier j’étais à Cuba. C’est un pays très pauvre mais éduqué. Il n’y a pas d’infrastructure mais les gens sont éduqués. Et tout de suite, cela donne une autre ampleur parce qu’il y a une espèce de dynamique qui fait qu’à partir de là le pays peut réellement avancer.

Nous avons eu au moins dix siècles d’histoire derrière nous. Nous ne sommes pas un pays dessiné sur une carte par des colons, mal dont souffre bon nombre de pays africains et arabes. Et pourtant nous ne connaissons pas suffisamment notre histoire. C’est intriguant.

Nous avons vraiment quelque chose de profond et ancré qui est en train de s’envoler en fumée.

La violence faite aux femmes revient beaucoup dans le roman. Une scène de viol, que je ne dévoilerai pas, m’a rappelé par les sévices décrits, le viol et le meurtre en 2012 d’une jeune indienne, étudiante en kinésithérapie à New Delhi. Que racontent, selon vous, ces viols abjects sur l’état actuel du rapport homme-femme dans le monde ?

Ils racontent l’essence même du rapport homme-femme, parce qu’il n’y a pas de regard égalitaire mais il y a un regard par rapport à l’objet. La femme est encore traitée comme un objet. Nous n’en sommes pas sortis malgré le combat de féministes fortes comme Latifa Jbabdi ou comme Fatna El Bouih. Ce sont des femmes qui ont marqué le Maroc des années 80 et 90. Elles se sont battues comme des lionnes. Elles ont fini par obtenir quelques bribes de droits mais aujourd’hui nous retrouvons à la tête du ministère de la femme une Bassima Hakkaoui qui légitime le viol en expliquant que le violeur devrait épouser la violée. Nous marchons sur la tête. Nous sommes dans l’absurde alors que nos mères et nos grand-mères se sont battues pour nos droits. Ma génération en a bénéficiés mais la majorité de nos filles sont en train de sombrer dans quelque chose qui est antinomique avec nos libertés. Je trouve cela extrêmement dangereux. Alors, évidemment, cette violence homme-femme est là. Elle parcourt les années et la société et le patriarcat prend appui sur cette violence. Le rapport homme-femme, dans tout le livre, parle de cette violence. Le commissaire qui est un personnage moderne, exerce lui-même, cette violence d’une autre manière, en ne rentrant pas dans le rapport homme-femme tel qu’il pourrait être conçu de manière égalitaire. D’ailleurs, à un moment donné, il a un dialogue avec «Lhaj» qui le remet à sa place et exige qu’il arrête son comportement machiste.

La destruction de soi est aussi abordée au travers du personnage du commissaire, personnage qui est au plus près du vice et de ce qu’il y a de pire au Maroc mais qui ne sait que se détruire et est incapable du bonheur simple auprès de Rita. Il nous donne ce sentiment que la vérité du monde ne peut qu’asphyxier les âmes pures et transformer les hommes en de lamentables êtres cyniques. Pensez-vous qu’il y ait encore une place pour les optimistes au Maroc ?

Oui, c’est «Lhaj». C’est pour cela que j’adore ce personnage. C’est pour cela que pour moi ce personnage est une respiration. Il porte en lui ce Maroc que nous aimons tous, qui a été le Maroc de la tolérance et des ouvertures. Quelle que soit la vérité qui se dévoile à nous, il faut se rappeler qu’il n’y a pas que l’ombre, il y aussi la lumière.

Une autre chaise trouve sa place dans votre roman. Il s’agit de la chaise rock gothique de Rita, la journaliste. Je sais que vous possédez une chaise similaire chez vous. Qu’y a-t-il de rock et gothique en vous et en Rita ?

Il y a beaucoup de chose. Rita aime beaucoup de choses dont le hard rock. Elle a une bonne culture et aime le brassage des cultures. Elle écoute ACDC mais aussi Abdelhalim Hafez. Elle connait le cinéma égyptien des années 50. Elle est justement dans la tradition de «Lhaj» mais c’est une rebelle, c’est son côté punk. Cela vient justement de cette volonté d’exister dans la diversité.

Ce roman est aussi l’histoire d’un amour impossible, d’un amour trahi. Était-ce si important d’avoir l’histoire d’amour en parallèle de l’histoire criminelle du polar ? Était-ce une tension nécessaire ?

Tout est lié. Les liens entre les gens sont au cœur de la société, le lien le plus fort étant celui de l’amour. Alors quand nous voulons la décrire, forcément, cet ingrédient en fait partie et donc bien sûr, qu’il a fallu une histoire d’amour. C’est une histoire d’amour déchirée parce que je pense qu’aujourd’hui, dans une société en mutation, le couple n’est pas forcément linéaire. C’est un couple qui est dans les contradictions sans pouvoir se défaire du patriarcat. C’est ce que vivent Rita et le commissaire. L’histoire, dès le départ est condamnée à l’échec parce les deux mondes qui se rencontrent sont tous deux dans des empêchements. Le commissaire a traversé Casablanca et ses horreurs. Il a vu tellement de choses destructrices qu’il n’a pas la force. Il est un peu dépressif, il est dans l’alcool et il est avec les prostituées. Il a donc du mal à construire quelque chose « de sain ». Rita est, quant à elle, dans des délires un peu mièvres. Elle est dans les idéaux, dans les espérances et dans l’amour mièvre.

Pourtant c’est une mère célibataire qui a donc eu des déceptions amoureuses avant de rencontrer le commissaire. Pourquoi continue-t-elle à y croire ?

C’est pour cela que j’adore les femmes car c’est d’elles que viennent toutes les espérances. Ce sont les écorchées vives, les plus sensibles, mais aussi celles qui portent la vie. Une mère célibataire doit donner à son enfant la vie et l’espoir. Attention, il y a des mères destructrices mais ce n’est pas la généralité. La vérité est que les femmes et les mères peuvent sublimer une société. Elles sont porteuses de vie.

Je prépare un texte sur Ève et je souhaitais avoir votre perception de ce personnage clé des civilisations judéo-chrétienne et musulmane, en tant que femme et puis en tant qu’écrivaine ?

Ève est notre mère à toutes et elle a été arnaquée. D’abord, elle est née de la côte d’Adam ce qui est la première imposture. Ensuite, Adam devient une victime, ce qui est absolument faux. Qui détient le pouvoir, qui sont les bourreaux ? Pas les femmes, en tout cas. Il y a donc une imposture, quelque chose de fâcheux. En réalité, Ève est extrêmement puissante parce qu’elle a enfanté l’humanité. Sa puissance vient de là. Or, nous refusons d’exalter la puissance, nous préférons la détruire. Mais Adam n’est pas une victime. Adam est un guerrier. À travers, les trois textes, la Thora, la Bible, le Coran, la femme a été infantilisée. Elle a été sous-traitée tandis que l’homme a mené le monde.

Et pourquoi dites-vous qu’Adam est un guerrier ?

C’est Adam qui va à la chasse, à la pêche, à la guerre, à tout et toute sa descendance avec lui. Ève, quant à elle, a été, entre guillemets, réduite au rôle de mère et de femme au foyer à travers toute l’histoire de l’humanité. Dans tous les textes monothéistes, seuls les hommes développent la société. Les femmes jouent des rôles secondaires. Dans le Coran, le dernier texte, elle est sujette à des réprimandes, à des règles qui la concernent. On y retrouve la répudiation, la polygamie, les lapidations. Mais selon moi, toutes les belles choses qui pourraient arriver à l’humanité viendraient des femmes. Les grandes dictatures, tout ceux qui ont fait mal à l’humanité sont des hommes. Ce sont des enfants qui jouent et la femme n’a pas cette tendance à être un enfant qui joue. L’enfant, elle le porte.

En 2017, au Maroc, une femme a été condamnée à deux ans de prison pour adultère. Souhaitez-vous réagir ?

Cela me fait réagir globalement. Parce que si c’est un homme qui commet l’adultère, si cet homme est marié et que sa femme ne porte pas plainte ou si elle dit qu’il est libre de l’avoir fait alors cet homme ne sera jamais condamné. En revanche, une femme sera, de toutes les façons, condamnée quelle que soit la position de son mari. Il y a une différence de traitement à la base. Les choses ne sont pas vues de la même manière car l’homme, dans les mentalités, se fait entraîner dans quelque chose. La femme, c’est Ève avec la pomme. Elle est la fille de Satan.

Dans la même interview citée précédemment, vous disiez « ne pas vous considérer comme une romancière engagée ». Qu’en est-il aujourd’hui ?

Je n’écris pas pour militer ni pour délivrer un message en particulier. Quand j’écris un livre, c’est pour raconter des histoires mais elles portent forcément des messages. Donc, selon moi, la question de l’engagement est une question fausse. L’engagement est, par essence, dans l’histoire. À travers l’histoire, les messages se délivrent tout seuls. Je ne brandis pas une pancarte, j’offre une histoire à lire. Ensuite, si un texte est fort, il devient engagé. En ce qui me concerne, le plus important est d’écrire parce que cela exorcise beaucoup de choses en moi. Mais ce qui est fabuleux, c’est qu’une fois que le livre est publié, il ne m’appartient plus. Le retour est le plus beau passage de l’écriture. Finalement, lorsque nous écrivons, nous y mettons de nous. Il y a alors de l’authenticité qui se dégage du texte. Nous n’y mettons pas du style, nous y mettons nos tripes.

Pour terminer, il y a un personnage qui me tient particulièrement à cœur, peut-être parce que nous sommes de la même génération, il s’agit de celui de Dina. Dina est ébranlée en quelques mois à peine par une violence qu’elle voulait croire étrangère à son monde. Comme votre roman traite des relations mères-filles, qu’auriez-vous en tant que mère et écrivaine à dire à toutes les Dina (et les Dino) qui vous lisent ?

Dina a été protégée par sa mère. Pour elle, sa mère exagère. Elle la croit tragique. Elle écrit que sa mère est allée à Paris avec des rêves contrairement à elle, qui y va avec des projets. Et pour moi, votre génération est une génération de projets. Mais savez-vous pourquoi le rêve n’a plus sa part ? Parce que la mondialisation, parce que les réseaux sociaux, parce que les finances, parce que le monde est devenu implacable. Il faut donc se frayer des chemins. Toute l’énergie passe alors à se frayer ces chemins-là et cela ne laisse plus vraiment la part au rêve ou à l’idéal. Et puis, il y a eu tellement de déception par rapport aux idéaux. Aujourd’hui, même la pensée est en crise. La philosophie aussi. Le monde est en train de s’égorger, de s’étouffer dans son chaos. Parce qu’aujourd’hui, c’est l’ère du chaos. Dina fait partie de cette génération un peu perdue qui subit ce chaos et qui essaye avec toute son énergie d’exister quelque part. Dans cette force qu’elle met à vouloir exister, il faut qu’elle soit rationnelle. Il faut faire ceci, faire cela, de manière à se frayer un chemin. Dina est comme cela, jusqu’à ce que sa mère meure. Je veux donc vous dire : continuez de rêver et allez jusqu’au bout de vos rêves, s’il vous plait. Ne perdez pas pied dans le rationalisme cynique et coupant du monde actuel. Il faut rêver d’un monde meilleur, il faut rêver d’une belle planète, il faut rêver d’écologie, il faut rêver de tout ce qui peut encore être un idéal. Il faut rêver de liberté, de beauté, de paix et d’amour. L’amour par exemple, on a tendance à en faire quelque chose de subsidiaire. Le regard que nous portons sur Ève, ce regard que l’humanité et les religions monothéistes ont portées sur Ève est un regard vide d’amour. Mais l’amour est le fondement de tout.

Lien vers l’article : http://www.huffpostmaghreb.com/hajar-el-hanafi/rencontre-avec-bahaa-trabelsi-la-romanciere-de-lautre-casablanca-la-ville-noire_b_16430970.html

L’Eden perdu

Il était une fois un homme qui aima Dieu si fort
Qu’il en oublia d’aimer les hommes.

Il chérit l’au-delà avec tant d’ardeur
Qu’il en oublia de chérir la vie.

Il portait le sacré si haut et si loin
Que tout ce qu’il approchait devenait profane.

Ni le ciel orageux, ni l’azur bleu ne pouvaient
Le consoler de la quiétude de l’Eden perdu.

La marche de l’Homme

Aux premières lueurs du soleil

Homme lève-toi et marche

Car de nous jamais le ciel

Ne fut si éloigné et si proche

Prends les armes du salut,

Ta conscience, ta dignité et tes amours

Et porte les à ton cou tels des totems de l’absolu

Puis cours à en perdre le souffle après ta seule bravoure

La vie, malicieuse, t’apprendra la tristesse

Quelquefois  joyeuse t’offrira le simple bonheur

En retour, tu lui feras le sacrifice de la paresse

Pour forger des lendemains heureux de lenteur

Parce qu’il est vrai et qu’à raison et à tort,

Le présent nous entraîne comme par malédiction

Dans les abysses de notre prochaine mort,

Onde invisible crainte et maudite avec passion

Alors n’oublie pas de t’arrêter et d’observer

Cet horizon de plaines, de montagnes et de mers

Il te rappellera ceux qui t’ont et que tu as aimés

Et ranimera parfois des souffrances toujours amères

Tu reviendras alors à la vie et savoureras à pleine bouche

Thés et vins, pigeons et bœufs, légumes et fruits

Puis comme les petits hommes, tu rentreras à la ruche

Pour enfin apprécier les songes de la nuit

Rebelle

Il faisait froid. Le vent soufflait. Il faisait gris. L’iode sentait fort. Il pleuvait. La nature était en représentation. Elle dansait, du plus profond des océans jusqu’au plus haut du ciel. Elle chantait avec mille et un instruments à ses côtés. Le tonnerre grondait et les vagues de la vaste et sombre étendue se fracassaient sur la plage. C’était une soirée de communion.

D’abord le froid, ensuite le vent, puis la pluie, suivie par l’éclair et enfin le tonnerre. Petit à petit, la mer s’excitait, s’extasiait et s’invitait à la fête. Elle était déchaînée. La nature semblait vivante, elle respirait, criait et buvait. Elle jouait une pièce de théâtre où le bien et le mal ne formaient qu’un, quelque chose proche de la passion.

Elle se sentait exister et le faisait savoir. Fini de voir les autres vivre, elle poussait chacun à rentrer chez lui. Les fourmis étaient en alerte, en avant toutes, à la fourmilière. La pie retrouvait son nid. Les chiens se réfugiaient auprès de leur maître. Et les hommes s’enveloppaient sous une couverture bien chaude et bien douce.

Sabya, émerveillée par ce qu’elle voyait, courait vite, vite et encore plus vite pour atteindre cette même énergie, pour posséder à son tour cette pulsion. Elle rêvait d’être cette nature là, cette déesse. Elle sentait la liberté la porter sous l’impulsion de ses pas. Plus rien, ni personne ne pouvait la retenir. Elle était en transe comme possédée par un force chamanique étrange.

De loin, on pouvait la voir, cette petite fille qui galopait, sa longue queue de cheval se balançant de droite à gauche. Ses yeux marron noisette brillaient à la lueur de la lune. Sa petite bouche rouge, grande ouverte, essayait d’attraper toutes les gouttes d’eau du ciel déchaîné quand soudain elle fût prise de vertige. Il était là devant elle, majestueux: l’océan. A la lumière d’une lune embrumée, elle observait ce noir, elle l’entendait surtout. Loin de l’effrayer, il lui inspirait la vie.

Elle s’allongea sur le sable et regarda le ciel. Aucune étoile. Il était dense, on pouvait s’y perdre. Mais ce ciel était différent des autres, il ne rappelait pas l’univers et la petitesse de la Terre, simple astre parmi les astres. Cette fois-ci, par le brouillard, les grondements et la pluie qui s’abattait sur elle, il lui démontrait sa grandeur. Elle pensa : la nature est notre déesse et moi je serai son esclave à jamais. Elle ne voulait pas céder à l’appel des songes, mais ses paupières, répondant à l’appel de son esprit épuisé par ce grand manège, décidèrent pour elle. Elle s’endormait sans rêver. Ses délires inconscients, elle les connaissait.

Quelques rayons de Soleil lui caressèrent timidement le visage. Son corps se réchauffait lentement. Un sentiment de douce volupté l’enveloppa tout entière. C’est à ce moment-là qu’elle tressaillit, ses muscles faisant le deuil du froid de la nuit. Elle se réveilla et vit au loin le firmament azuré. Il paraissait si clair, si limpide. Elle entendit une vague se casser sur le rivage, dernier vestige de la soirée. Elle s’assit et fut étonnée de ce calme qu’elle connaissait pourtant si bien. La fête était bel et bien terminée, il était tant de rentrer.

Elle marchait langoureusement. Des soirées comme celle-là ne se produisaient qu’une seule fois en cette saison. En attendant, elle y pensera parfois, feignant d’aimer l’été, sa tranquillité et le déferlement de citadins en quête de leur nature d’êtres naturels.

(Texte écrit en 2010 et repris et corrigé pour contre-temps)

Lecture – Siddartha

Un livre, c’est une rencontre, entre vous et l’autre, l’écrivain d’un autre temps et ses personnages d’un autre monde. Alors quand la chimie opère, que vous êtes prêt à entendre tous ces autres, quelque chose de jouissif a lieu.

J’étais en Inde, en voyage au Kerala, dans une auberge sur la côte de Varkala, et j’ai vu ce livre. Siddharta, roman sur un indien Brahman en quête de lui, écrit par Herman Hesse, un allemand qui obtiendra en 1946 le prix Nobel pour son œuvre et que je retrouvais là dans sa version espagnole. Tous les ingrédients étaient réunis, le coup de foudre a bien eu lieu.

Siddharta, après une vie de prières auprès des Brahmans et de Buda et une vie de luxe et de luxure auprès d’un commerçant et d’une prostituée dont il tombera fou amoureux, trouvera la sagesse en aimant le fleuve et la pierre sachant enfin que la vie se vit sans dieux ni maîtres. Elle se vit avec conscience et amour. Elle s’accepte comme elle est et elle se vit. Mantra d’une rare efficacité pour tout jeune salarié en peine de liberté.

La fidélité étant l’opprobre ultime du lecteur, merci Herman, merci Siddharta, je m’en vais maintenant vous être infidèle !

Le bonheur

Avez-vous jamais discuté le bonheur avec vos parents ? On nous apprend tout, à traverser la route, à compter jusqu’à 100 et à dire merci. On nous explique ce qu’est une vie digne et on nous éduque pour quelques uns à l’excellence, être le premier de la classe, résoudre une équation différentielle et analyser un texte de Maupassant. Enfin, on nous souhaite de reconstruire ce même modèle, donner la vie et être un bon chef de famille sans oublier d’être utile à la société. Mais qu’en est-il du bonheur ? Vous l’avez rencontré un jour ? Vous avez son adresse mail, son Snapchat, son Tinder ou son profil Linkedin ? J’ai besoin de lui poser deux ou trois questions.

Je crois l’avoir aperçu parfois. Vous voyez comme un amant qui apparaît quelques jours avant de se volatiliser, pouf!, pour quelques mois. Alors je me donne des objectifs, les plus ambitieux bien sûr. Je travaille dur pour les atteindre en pensant que cela le fera revenir pour toujours. Vœu pieu ou indécent pour mes 24 ans !

La dernière fois, c’était à la fin de mes études. J’avais enfin mon studio à Paris et je me préparais à rentrer dans le rang, à La Défense. Je lisais Cosmos d’Onfray sur mon lit couvert d’un drap blanc. Il me racontait le temps, le temps mort et le contre-temps. “Désormais, je peins tous les jours.” aurait dit Gauguin en quittant travail, femme et enfants pour se consacrer à sa passion. J’arrêtais de lire pour regarder les toits de Paris de ma baie vitrée et je vis le ciel sans nuage un jour de février. Je croyais voler. J’avais compris le temps et je m’abandonnais soudainement à l’instant présent. J’étais heureuse.

En fouillant dans les tréfonds de ma mémoire, je vois ma mère assise dans la salle à manger de l’ancien appartement tout juste réaménagé à son goût. En face, se trouvait mon père assis sur le fauteuil en cordes tressées dans notre terrasse qui n’avait rien à envier aux jungles les plus luxuriantes du  Cambodge. C’était à Casablanca, ma mère dessinait au fusain et mon père mangeait sa grappe de raisins verts dans son paradis terrestre comme il aimait à dire. Les murs étaient jaune moucheté, les affaires marchaient bien, leur amour avait résisté à bien des tempêtes et leur fille unique de 9 ans les aimaient d’un amour infini. Ce devait être le bonheur. En tout cas, cela y ressemblait beaucoup.

Je me souviens aussi de cette fois en Finlande. Nous étions quatre amis à faire le tour d’Europe en voiture pendant 6 semaines. Un moine chez qui nous avions séjourné une nuit était déçu d’apprendre que nous n’étions pas à vélo. Il a ri ! L’aventure n’est jamais complète et quelqu’un sera toujours là pour vous le rappeler. Donc, en Finlande, nous installâmes notre camp de nuit en pleine forêt, près d’une immense fourmilière. D’une façon ou d’une autre, les fourmis rouges nous rassuraient. Après avoir mangé notre riz et nos haricots rouges, la nuit tombée, il était temps de dormir. Je refermais derrière moi ma tente Quechua 1 seconde quand il commença à pleuvoir. J’étais protégée de la pluie par ma carapace rouge, mais je l’entendais et je la voyais. J’entendais la musique de ses gouttes qui se déversaient sur nous, un son qui ferait frémir le plus grand des musiciens. Je voyais chacune d’entre elles couler lentement en suivant la courbure de la Quechua. C’était régulier, doux et violent. C’était beau. Je dormais heureuse.

Une autre fois, j’étais amoureuse. Nous étions les yeux dans le coeur, les yeux dans les yeux puis les yeux dans la bouche. Pour la première fois, j’expérimentais le magnétisme hors des laboratoires de physique. Nos bouches s’engagèrent alors dans des abîmes non convenus pour une jeune fille rangée. Mais l’ai-je jamais été, rangée ? Euphorique, je pensais tenir le bonheur.

Plus tard, j’étais en Inde dans les montages de Munar, avec un groupe d’étudiants d’échange de l’IIT Madras. Ce jour-là, j’ai pensé fort à mon père. Sur le chemin du retour du lycée, souvent il arrêtait la conversation pour que l’on admire ensemble un coucher de soleil. Un homme intelligent, mon père. Il me disait de bien observer l’orange intense qui annonce sa disparition prochaine à l’orée visible de l’océan. Je ne le savais pas mais il m’enseignait le bonheur. Alors ce jour-là, j’ai pensé à lui lorsque nous marchions entre les cultures de thé en attendant le coucher du soleil. Comme j’aurai aimé qu’il soit là pour voir ce jaune embrasé, cet orange brûlant, ce vert soutenu des arbres, le ciel d’abord lourd puis noir, les étoiles qui brillent et les lucioles qui illuminaient les sentiers. Heureuse, nul doute, je l’étais.

Avant d’écrire ce texte, j’ai vu un film, Hector and The Search Of Happiness. Le titre présumait l’histoire, celle d’un homme banal et cérébral qui fait le tour du monde pour découvrir que bonheur et amour ne font qu’un. Pour ma part, je découvre que le bonheur est souvent contemplatif ce qui explique peut-être qu’il soit si difficile à saisir pour nous femmes et hommes d’action. Mais aujourd’hui, je sais qu’il était là et je sais qu’il reviendra, c’est un gage suffisant pour être heureux, non ?