#Et Maintenant On Va Où : Rencontre avec Amine Slimani et Marin Germain, fondateurs du Lavoir

JEUNES TALENTS – Avant, c’était le temps de l’amour, le temps des copains et de l’aventure. Après, c’est toujours pareil, l’école en moins, le travail en plus. Je vous propose dans la série #Et Maintenant On Va Où, de rencontrer avec moi ces jeunes Marocains vivant en France, tout juste diplômés et qui feront le monde de demain parce qu’ils font déjà celui d’aujourd’hui. Des architectes, des ingénieurs, des musiciens, des jeunes femmes et des jeunes hommes dont les réalisations m’interrogent par les perspectives nouvelles qu’elles proposent. Puissent-elles vous inspirer aussi!

Je vous laisse donc découvrir le premier entretien de la série sur le thème de la création: Mohamed Amine Slimani et Marin Germain, deux amis architectes fondateurs du Lavoir, un atelier d’artistes à Ivry-sur-Seine, près de Paris.

Mohamed Amine Slimani, Marin Germain qui êtes-vous?

Mohammed Amine Slimani, 25 ans, Marocain, né à Casablanca. Je vis à Paris depuis 7 ans et je suis architecte.

Marin Germain, 25 ans, jeune architecte d’origine bordelaise.

Là tout de suite, nous sommes dans un lieu, que je ne connaissais pas et que j’ai découvert il y a deux semaines. Pouvez-vous nous dire où nous sommes?

Amine: Là on est au Lavoir. Le Lavoir, c’est un atelier d’artiste partagé, pour le définir le plus simplement. C’est un vieux bâtiment de 1890 qui est un ancien lavoir du centre et que nous avons réhabilité avec mon meilleur ami Marin Germain et beaucoup d’autres amis qui nous ont aidés. Nous l’avons dessiné au fur et à mesure et aujourd’hui c’est un espace équipé qui accueille les métiers de la création, les artistes.

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© Antoine Pecclet

Comment à 25 ans, jeunes diplômés architectes, crée-t-on un atelier d’artiste à Ivry?

Amine: C’est juste une question de rencontres et de petites actions enchaînées les unes à la suite des autres. Pendant nos études d’architecture avec Marin, nous avons beaucoup travaillé ensemble. Nous étions élèves architectes à l’École Nationale Supérieure d’Architecture Paris Val-de-Seine. Là-bas, on traite très souvent de questions urbaines, de Paris, du Grand Paris… L’école est à la frontière du périphérique, et de l’autre côté des fenêtres, se trouve la ville d’Ivry. La réhabilitation d’espace industriel ou de grands espaces en périphérie sont des exemples que nous avions très, très souvent. Enfin, Marin habitait à Ivry.

Quel était le projet initial? Réhabiliter un espace ou créer un atelier d’artiste? L’espace a-t-il induit le projet ou est-ce le projet qui a décidé l’espace?

Amine: C’était un lieu complètement ouvert, 700 m², quatre murs en pierre et une belle charpente en bois, une lumière et tout est possible dedans, absolument tout avec un cerveau d’architecte un peu créatif. Tout est complètement possible. Cela aurait pu être un musée, une salle de concert, un théâtre. Durant nos études, nous avons été amenés à travailler sur plusieurs disciplines différentes avec des cours de photographie, d’histoire de l’art, de sculptures, des cours de dessin, l’objectif étant de ne jamais se spécialiser et de rester le plus multidisciplinaire possible. C’était clairement une projection de ce que nous voulions faire et ne surtout pas quitter une école à la formation multidisciplinaire pour se spécialiser dans un métier d’architecte dans sa manière la plus courante, mélange entre business, promotion immobilière et architecture.

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© Antoine Pecclet

Ce que vous nous expliquez, c’est que Le Lavoir est aussi du métier d’architecte?

Amine: Cela relève de notre métier d’architecte. On croit avec Marin au Genius Loci, le génie du lieu. Nous avions eu un cours en histoire de l’architecture où nous parlions du génie du lieu. C’est une théorie selon laquelle tout naît d’un lieu. Tu ne vas pas chercher un local pour y ouvrir un salon de coiffure. Techniquement, c’est le lieu qui doit te le chuchoter: “je veux devenir un salon de coiffure”. C’est donc ce lieu qui a donné naissance au Lavoir. Nous voulions au départ tout simplement créer une micro-société d’êtres pluridisciplinaires, les lier entre eux, faire qu’ils travaillent toujours ensemble, qu’ils soient indépendants les uns des autres mais qu’ils puissent ponctuellement se structurer de manière libre et organique. Il y a beaucoup de contraintes mais cela reste une organisation très naturelle.

D’où vous vient cette idée d’organisation? Pourquoi cette envie de faire cohabiter des personnes créatives? Nous parlons là de travail collaboratif, de hiérarchie plate… De quoi parle-t-on?

Marin: Rester surpris et naïf, c’est important. Les gamins apprennent parce qu’ils font des erreurs, parce qu’ils sont assujettis à des situations nouvelles. Nous avons souhaité créer un environnement similaire, un environnement pour nous surprendre.

Amine: C’est pour cela qu’on s’est appelés Les Licornes. Au début, la définition d’une licorne était être humain à fort potentiel créatif et social. Social parce qu’on interagit physiquement et qu’on échange des connaissances techniques tout le temps avec quelqu’un. Quand un artiste est en train de créer, il peut sortir de la société et s’enfermer dans sa bulle. La solitude est d’une certaine façon très liée à la création. L’artiste incompris. Là, c’est un contre-pied de ce qu’est un artiste solitaire qui devient un artiste social, qui va vivre dans une communauté dans laquelle il y a des gens qui réalisent d’autres projets en parallèle de lui. Par défaut, cela questionne.

Comment gérez-vous le besoin de solitude des artistes?

Marin: C’est le rythme du lieu qui bat un peu la balance. Il y a très rarement le même nombre de personnes, il y a souvent des moments où nous sommes cinq dans l’atelier. Nous nous croisons mais de loin puisqu’il y en a qui sont dans le studio son, d’autres dans le laboratoire argentique, un sur le bureau, un sur la mezzanine.

Pourquoi le mot Licorne?

Marin: On voulait que ce soit magique, univers de la surprise, de la naïveté, du truc qui apparaît quand il y a le beau temps et la pluie.

Amine: Mon frère nous avait aussi dit en parlant du Lavoir: “Vous les architectes, vous passez votre temps à fumer des joints et à chasser des licornes”.

Marin: On a su plus tard que la Licorne désignait la startup qui valait 1 million de dollar.

Amine: Mais nous ne faisons pas référence à cela, pas du tout.

Marin: Le projet n’a pas de but mercantile, du tout.

Amine: Ce sont des créatifs qui travaillent avec leurs mains autour de l’objet. C’est un peu l’opposé de tout ce délire qu’il y a aujourd’hui autour de la startup, du pitch.

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© Antoine Pecclet

Comment financez-vous Le Lavoir?

Amine: On pourrait qualifier cela d’auto-gestion. On a une participation de chaque artiste à hauteur des charges du bâtiment, c’est 1/n, n étant le nombre de personnes sur place et qui est fixe, on ne fait pas trop de variation de participation. On arrive quand même tous ensemble à investir dans du matériel et des technologies qu’on ne pourrait pas acheter tous seuls, une machine découpe laser, un fraiseuse CNC acier, une imprimante 3D, une machine de sérigraphie, de l’équipement bois, du matériel de photographie.

Vous êtes anarchistes?

Amine: Non.

Marin: Non, nous ne sommes pas anarchistes. Mais peut-être dans l’anarchie et le bazar, c’est là qu’on trouve tout.

Amine: Dans le désordre, il y a un côté organique à la chose. Marin parle tout le temps du rhizome.

Qu’est-ce qu’un rhizome?

Marin: C’est au départ une racine avec plusieurs branchements. Dans la théorie, cela représente la décomposition de la hiérarchie.

Amine: Tu as plusieurs noyaux qui peuvent créer des choses ensemble. Ensuite, ces noyaux peuvent être indépendants et se ramifier encore après. C’est ce qui se passe au Lavoir. Il y a des phases très créatives d’émulation tous ensemble, d’autres phases plus calmes qui vont au rythme de l’introspection, de la solitude tout aussi créative pour l’artiste.

Ce qui m’a impressionnée, et que j’ai beaucoup aimé, c’est que tout est fait à la main, tout est récupéré dans un joyeux désordre qui rend très bien. Est-ce que la décision est celle de ne pas acheter ou plutôt celle de créer?

Amine: Nous ne récupérons pas tout, nous achetons la matière première, le bois. Nous avons pu récupérer des poutres d’avant. Marin a un idéal de récup’. Il aime prendre le camion pour chercher des objets qu’il trouve sur donnons.org. Nous ne sommes pas dans l’extrême non plus. Ce serait plutôt du réemploi ou de la création à partir de matière première très simple. Nous avons la chance d’être à 300m du plus grand fournisseur de bois d’Ile-de-France. Le choix réel est celui de ne pas faire appel à des personnes extérieures parce que nous considérons que les qualifications sont ici.

Aussi vous construisez et vous déconstruisez en continu, une mezzanine, un escalier, des murs…

Amine: En effet, c’est un projet qui n’a pas été dessiné. Nous savions plus ou moins comment nous pouvions commencer et c’est dans l’action que nous pouvions voir comment cela devait évoluer.

Marin: Au départ, il fallait rendre le bâtiment viable et fonctionnel. Ensuite, nous l’avons vu comme un laboratoire. Nous avons accepté de ne pas savoir.

Quels sont vos filets de sécurité qui vous protègent dans ce contexte fait d’incertitudes?

Marin: Déjà le fait d’être deux. Quel que soit le choix, il est alors de l’ordre de la logique et non du vertigo. Ensuite, sur le plan financier, c’était un investissement sur de la pierre en Ile-de-France, pas loin de Paris, donc nous pouvions toujours retomber sur nos pieds. Enfin, nous avons étudié l’environnement. Nous savions qu’à Paris, il y avait un besoin de rassemblement. Nous voyons du collectif depuis dix ans. Nous voyons des ateliers qui se montent pour le partage des outils et des techniques au service de l’innovation.

Amine: Nous n’avons jamais eu de vraies incertitudes dans le sens où nous y avons toujours cru. Nous laissons aussi les artistes libres de faire évoluer Le Lavoir. Ils n’ont pas besoin de notre aval. Ils en sont tout aussi responsables.

Marin: C’est ce qu’on appelle l’intelligence collective.

Nous avons beaucoup parlé du Lavoir comme un espace de création. Je souhaite en savoir davantage sur votre rapport à l’esthétique du lieu…

Amine: C’est une esthétique fonctionnelle et honnête, propre au bâtiment.

Marin: En symbiose avec le lieu, avec l’esprit atelier, voir le câble électrique qui descend, c’est pédagogique et ludique. Voir l’assemblage de bois et non un mur enduit avec de la peinture, c’est aussi une forme d’éducation.

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© Antoine Pecclet

À combien d’années, de mois, de semaines vous arrivez à vous projeter?

Amine: Le Lavoir, on voudrait que ce soit toujours comme cela. Un espace non corrompu, un outil qui vise, qui crée d’autres projets. Le Lavoir a généré énormément de projets. Il a rallié des personnes qui aujourd’hui collaborent sur des projets hors du Lavoir. Il a été à l’origine de maisons de création et de boîtes de production. L’espace lui-même n’a pas intérêt à se développer vers quelque chose d’autre. Il faut qu’il reste naïf, outil horizontal qui permet l’émergence d’autres projets.

Le Lavoir n’est-il finalement pas à l’image de votre amitié?

Marin: C’est le résultat de notre amitié. Nous ne venons pas des mêmes milieux. Le Lavoir est à l’instar de notre amitié dans le sens où nous sommes différents.

Amine: Si chacun avait fait son lavoir, cela aurait été deux projets complètement opposés. Le mien aurait été tout blanc. Marin ramène toujours des objets qu’il récupère. Et dès qu’il n’est pas là, je les jette (rire)!

Pour finir, dites-moi, de quoi rêvez-vous?

Marin: J’aspire à continuer d’être naïf au regard des disciplines qui m’entourent, continuer à poser des questions comme un gamin qui découvre de nouveaux univers. Bref je rêve de ne jamais arrêter d’apprendre.

Amine: De rester libre. De ne pas avoir à se définir. De ne pas être soumis à quelque ordre qui soit. De vivre ma vie, entouré de personnes intéressantes, qui me poussent à me questionner. Être libre avec des gens libres.

Rencontre avec Bahaa Trabelsi : la romancière de l’autre Casablanca, la ville noire

Au salon du livre de Paris où le Maroc était l’invité d’honneur, en mars dernier, je suis allée à la rencontre d’écrivains marocains de langue française et, en particulier de Bahaa Trabelsi. Je l’ai vu arrivée dans sa tenue entièrement noire et ses bottes gothiques. Le tout contrastait avec la blancheur laiteuse de sa peau et ses boucles couleur feu. Elle était captivante. Je ne l’imaginais pas libre, je la savais libre. Je lui proposais une interview, qu’elle accepta. Il ne me restait plus qu’à lire son roman fraîchement dédicacé, La Chaise du Concierge.

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Moi qui suis une grande fan d’Hercule Poirot et de Sherlock Holmes, je me demandais bien à quoi pouvait ressembler le polar marocain. Je n’ai pas été déçu. Nous suivons à mesure des chapitres trois personnages principaux dans une tension continue, soutenue par une intrigue qui ne s’essouffle pas. D’abord, le concierge, tueur en série. Il rôde et tue en signant ses crimes de versets du Coran. Le fou de Dieu nous raconte à la première personne du singulier sa mission sur Terre : nettoyer le quartier Racine de ses pêcheurs. Rita, journaliste, mère célibataire et divorcée, mène son enquête et tombe amoureuse du commissaire qui en est chargé. Elle veut voir rose, il voit noir pendant que l’assassin voit rouge.

Bahaa Trabelsi nous questionne sur nos contradictions. Le marocain se joue de l’absurde et flirte dangereusement avec la folie, toujours sur un fil tendu près à tomber mais oubliant que la chute peut être douloureuse, voire mortelle.

Il y a eu quatre romans avant celui-ci, dont Parlez-moi d’amour pour lequel elle reçut le Prix Ivoire. La Chaise du Concierge est pour sa part salué par les critiques et vient d’être récompensé par le prix littéraire du Sofitel Tour Blanche, présidé par Tahar Benjelloun. Bahaa Trabelsi apparait aussi parmi les portraits de l’exposition « 100 » de Nadia Larguet, qui célébrait les femmes marocaines à l’occasion de la journée mondiale de la Femme.

J’avais des questions à lui poser. Les réponses étaient lumineuses. Elles m’ont rendue heureuse quand j’étais la plus triste. Merci Bahaa ! Je vous laisse donc les découvrir, peut-être qu’elles apaiseront d’autres âmes en peine ou donneront des clés à quelques âmes perdues.

 

Comment avez-vous eu l’idée du roman et du polar ? Et depuis quand l’écrivez-vous ?

Je l’ai écrit pendant une année. Connaissez-vous l’adaptation en film du livre de science-fiction La Machine à Explorer le Temps par Georges Pal ? Le personnage qui voyage dans le temps voit changer le monde à travers une vitrine de magasin d’habillement. De même pour moi, depuis ma fenêtre, je voyais la maison en face. Au départ, il y avait une grande agence de publicité qui s’appelait Shems et qui fût remplacée par une banque, la Banque Populaire avant qu’une banque islamique ne prenne sa place. En une dizaine d’années, de ma fenêtre, je voyais le Maroc changer. Ensuite, en me baladant à Casablanca, j’ai remarqué devant toutes les portes des immeubles, une chaise, celle d’un concierge. Il est censé regarder et surveiller. Enfin, j’entendais vaguement les conversations et j’ai vu petit à petit l’islamisme monter. C’est donc comme cela qu’est née l’idée du livre. Ce n’est pas pour rien que j’ai fait le choix du thriller. Il y a, en effet, une espèce de tension qui permet de raconter les changements qui s’opèrent. Finalement, j’ai pris ce tueur en série, ce fou de Dieu qui se pense missionnaire, comme prétexte pour dénoncer la bêtise, pour dénoncer la folie des hommes.

On parle là d’un Maroc qui évolue vers plus d’islamisme mais le concierge, par contre, n’a pas évolué. Serait-il la représentation humaine de la chaise, celle de l’immobilisme ?

Bien sûr. Il pense qu’il est missionnaire. Il est droit dans ses bottes et ne change pas. Il est convaincu de détenir toutes les vérités.

Et selon vous, le Maroc va dans son sens ?

Oui, il y va mais doucement, pas aussi violemment. Tous les personnages racontent ces changements, même les personnages secondaires dont « Lhaj » que j’aime beaucoup et qui est notre vieux Maroc, celui que nous avons connu avant.

Mais « Lhaj » est désemparé, n’est-ce pas ?

Oui, comme tout notre vieux Maroc, ne le voyez-vous pas ? Le vieux Maroc ne comprend pas ce qui lui arrive.

Votre assassin est un concierge, somme toute assez banal et commun. Comment expliquer sa radicalisation ?

Il est d’abord psychopathe. Son père était violent. Il était aussi élève d’un « fkih » qui lui expliquait que tout musulman est d’abord un guerrier. Tout ceci s’ajoute à son instabilité psychique et cela en devient obsessionnel. Il tue, alors qu’il est encore dans son village, la petite-amie de son frère. Mais en arrivant à Casablanca, il est tellement choqué par ce qu’il voit, qu’il plonge complètement dans son délire.

Est-ce que vous en avez rencontré des personnes choquées de la sorte ? Sans être des assassins, évidemment.

Oui, bien sûr. Vous verrez, un jour, nous aurons notre psychopathe islamiste.

Votre livre serait une prédiction alors ?

Non, il s’agit plutôt d’une crainte car dans une société en mutation, dans une société qui se radicalise, on ne peut empêcher que des psychopathes aillent dans le même sens, dans celui de la folie, pour exacerber et porter ces nouvelles valeurs, en les caricaturant et en en usant pour légitimer leurs crimes.

Du quartier Racine aux quartiers populaires en banlieue, votre roman nous balade dans les ruelles de Casablanca. Vous déclariez dans une précédente interview, votre « amour profond » pour cette ville car disiez-vous, elle était « la ville de toutes les contradictions ». Vous rajoutiez enfin que « c’est là que peuvent naître la tolérance ou l’acceptation ». Ce roman est-il un aveu d’échec ?

Tous mes livres se déroulent à Casablanca. Les cinq. Je suis folle de Casablanca. C’est ma ville d’adoption. Je suis née à Rabat. Mais j’ai eu un vrai coup de cœur pour Casablanca en y déménageant.  Alors oui, je le pense toujours. Le livre finit sur une note d’espoir. Il finit avec les nouvelles générations. Et c’est à Casablanca qu’il pourrait y avoir justement cette relève parce que Casablanca est un vivier. C’est un vivier de plusieurs Maroc qui sont là et qui vivent ensemble. Casablanca est une ogresse.

Pensez-vous que Dina, la représentante de la nouvelle génération dans le roman et qui fait ses études en France, devrait revenir à Casablanca ?

Je laisse cela en suspens. Elle a dit qu’elle prendrait la relève mais est-ce que cela signifie revenir ? Peut-être.

Je ne sais pas.

Moi non plus.

Plusieurs de vos personnages sont des femmes de ménages fortes et courageuses malgré une vie qui ne leur a fait aucun cadeau. Pensez-vous qu’au jour d’aujourd’hui, au Maroc, on puisse encore naître fille dans une famille pauvre et espérer devenir médecin ? Ou vouons-nous ces jeunes enfants à la vie de petites bonnes battues par leurs employeurs et violées par les fils de la maison ?

Non. Nous avons un vrai problème au niveau de l’enseignement et de l’éducation et les filles sont toujours reléguées au deuxième plan. Les filles dans les campagnes sont des mains d’œuvres. Elles puisent encore l’eau du puits et font les travaux pénibles. Les garçons vont à l’école même si l’école n’est pas une référence. L’école actuelle au Maroc n’en est pas une. Il reste beaucoup de travail à faire pour que les petites filles marocaines des campagnes puissent accéder justement à l’éducation, qu’elles puissent avoir des chances d’avoir un cursus scolaire normal. Il reste beaucoup à faire si ce n’est que pour leur donner accès à une vie alphabétisée. Une vie où elles savent lire, écrire, où elles ont les yeux ouverts et la conscience développée. Non, on a encore beaucoup de travail à faire même si la société civile a beaucoup fait mais cela reste des actions de terrain ponctuelles dans une région, dans un village.

Selon vous donc, il n’y a encore rien de structurant capable d’impacter la vie d’une génération ?

Non, pas encore. On en est loin. Je pense que tous nos problèmes, d’où qu’ils viennent, ne peuvent être résolus que par l’éducation. Nous avons un beau pays. Les infrastructures sont prêtes, les chantiers en cours mais il manque des gens éduqués, conscients et capables à la fois de capitaliser et de profiter de ces infrastructures. Notre problème reste donc entier. Je vais l’exprimer en arabe : « Bhala ka dir l3akar fouk lkhnouna » ! Le progrès social n’arrive que par l’éducation. Le mois dernier j’étais à Cuba. C’est un pays très pauvre mais éduqué. Il n’y a pas d’infrastructure mais les gens sont éduqués. Et tout de suite, cela donne une autre ampleur parce qu’il y a une espèce de dynamique qui fait qu’à partir de là le pays peut réellement avancer.

Nous avons eu au moins dix siècles d’histoire derrière nous. Nous ne sommes pas un pays dessiné sur une carte par des colons, mal dont souffre bon nombre de pays africains et arabes. Et pourtant nous ne connaissons pas suffisamment notre histoire. C’est intriguant.

Nous avons vraiment quelque chose de profond et ancré qui est en train de s’envoler en fumée.

La violence faite aux femmes revient beaucoup dans le roman. Une scène de viol, que je ne dévoilerai pas, m’a rappelé par les sévices décrits, le viol et le meurtre en 2012 d’une jeune indienne, étudiante en kinésithérapie à New Delhi. Que racontent, selon vous, ces viols abjects sur l’état actuel du rapport homme-femme dans le monde ?

Ils racontent l’essence même du rapport homme-femme, parce qu’il n’y a pas de regard égalitaire mais il y a un regard par rapport à l’objet. La femme est encore traitée comme un objet. Nous n’en sommes pas sortis malgré le combat de féministes fortes comme Latifa Jbabdi ou comme Fatna El Bouih. Ce sont des femmes qui ont marqué le Maroc des années 80 et 90. Elles se sont battues comme des lionnes. Elles ont fini par obtenir quelques bribes de droits mais aujourd’hui nous retrouvons à la tête du ministère de la femme une Bassima Hakkaoui qui légitime le viol en expliquant que le violeur devrait épouser la violée. Nous marchons sur la tête. Nous sommes dans l’absurde alors que nos mères et nos grand-mères se sont battues pour nos droits. Ma génération en a bénéficiés mais la majorité de nos filles sont en train de sombrer dans quelque chose qui est antinomique avec nos libertés. Je trouve cela extrêmement dangereux. Alors, évidemment, cette violence homme-femme est là. Elle parcourt les années et la société et le patriarcat prend appui sur cette violence. Le rapport homme-femme, dans tout le livre, parle de cette violence. Le commissaire qui est un personnage moderne, exerce lui-même, cette violence d’une autre manière, en ne rentrant pas dans le rapport homme-femme tel qu’il pourrait être conçu de manière égalitaire. D’ailleurs, à un moment donné, il a un dialogue avec «Lhaj» qui le remet à sa place et exige qu’il arrête son comportement machiste.

La destruction de soi est aussi abordée au travers du personnage du commissaire, personnage qui est au plus près du vice et de ce qu’il y a de pire au Maroc mais qui ne sait que se détruire et est incapable du bonheur simple auprès de Rita. Il nous donne ce sentiment que la vérité du monde ne peut qu’asphyxier les âmes pures et transformer les hommes en de lamentables êtres cyniques. Pensez-vous qu’il y ait encore une place pour les optimistes au Maroc ?

Oui, c’est «Lhaj». C’est pour cela que j’adore ce personnage. C’est pour cela que pour moi ce personnage est une respiration. Il porte en lui ce Maroc que nous aimons tous, qui a été le Maroc de la tolérance et des ouvertures. Quelle que soit la vérité qui se dévoile à nous, il faut se rappeler qu’il n’y a pas que l’ombre, il y aussi la lumière.

Une autre chaise trouve sa place dans votre roman. Il s’agit de la chaise rock gothique de Rita, la journaliste. Je sais que vous possédez une chaise similaire chez vous. Qu’y a-t-il de rock et gothique en vous et en Rita ?

Il y a beaucoup de chose. Rita aime beaucoup de choses dont le hard rock. Elle a une bonne culture et aime le brassage des cultures. Elle écoute ACDC mais aussi Abdelhalim Hafez. Elle connait le cinéma égyptien des années 50. Elle est justement dans la tradition de «Lhaj» mais c’est une rebelle, c’est son côté punk. Cela vient justement de cette volonté d’exister dans la diversité.

Ce roman est aussi l’histoire d’un amour impossible, d’un amour trahi. Était-ce si important d’avoir l’histoire d’amour en parallèle de l’histoire criminelle du polar ? Était-ce une tension nécessaire ?

Tout est lié. Les liens entre les gens sont au cœur de la société, le lien le plus fort étant celui de l’amour. Alors quand nous voulons la décrire, forcément, cet ingrédient en fait partie et donc bien sûr, qu’il a fallu une histoire d’amour. C’est une histoire d’amour déchirée parce que je pense qu’aujourd’hui, dans une société en mutation, le couple n’est pas forcément linéaire. C’est un couple qui est dans les contradictions sans pouvoir se défaire du patriarcat. C’est ce que vivent Rita et le commissaire. L’histoire, dès le départ est condamnée à l’échec parce les deux mondes qui se rencontrent sont tous deux dans des empêchements. Le commissaire a traversé Casablanca et ses horreurs. Il a vu tellement de choses destructrices qu’il n’a pas la force. Il est un peu dépressif, il est dans l’alcool et il est avec les prostituées. Il a donc du mal à construire quelque chose « de sain ». Rita est, quant à elle, dans des délires un peu mièvres. Elle est dans les idéaux, dans les espérances et dans l’amour mièvre.

Pourtant c’est une mère célibataire qui a donc eu des déceptions amoureuses avant de rencontrer le commissaire. Pourquoi continue-t-elle à y croire ?

C’est pour cela que j’adore les femmes car c’est d’elles que viennent toutes les espérances. Ce sont les écorchées vives, les plus sensibles, mais aussi celles qui portent la vie. Une mère célibataire doit donner à son enfant la vie et l’espoir. Attention, il y a des mères destructrices mais ce n’est pas la généralité. La vérité est que les femmes et les mères peuvent sublimer une société. Elles sont porteuses de vie.

Je prépare un texte sur Ève et je souhaitais avoir votre perception de ce personnage clé des civilisations judéo-chrétienne et musulmane, en tant que femme et puis en tant qu’écrivaine ?

Ève est notre mère à toutes et elle a été arnaquée. D’abord, elle est née de la côte d’Adam ce qui est la première imposture. Ensuite, Adam devient une victime, ce qui est absolument faux. Qui détient le pouvoir, qui sont les bourreaux ? Pas les femmes, en tout cas. Il y a donc une imposture, quelque chose de fâcheux. En réalité, Ève est extrêmement puissante parce qu’elle a enfanté l’humanité. Sa puissance vient de là. Or, nous refusons d’exalter la puissance, nous préférons la détruire. Mais Adam n’est pas une victime. Adam est un guerrier. À travers, les trois textes, la Thora, la Bible, le Coran, la femme a été infantilisée. Elle a été sous-traitée tandis que l’homme a mené le monde.

Et pourquoi dites-vous qu’Adam est un guerrier ?

C’est Adam qui va à la chasse, à la pêche, à la guerre, à tout et toute sa descendance avec lui. Ève, quant à elle, a été, entre guillemets, réduite au rôle de mère et de femme au foyer à travers toute l’histoire de l’humanité. Dans tous les textes monothéistes, seuls les hommes développent la société. Les femmes jouent des rôles secondaires. Dans le Coran, le dernier texte, elle est sujette à des réprimandes, à des règles qui la concernent. On y retrouve la répudiation, la polygamie, les lapidations. Mais selon moi, toutes les belles choses qui pourraient arriver à l’humanité viendraient des femmes. Les grandes dictatures, tout ceux qui ont fait mal à l’humanité sont des hommes. Ce sont des enfants qui jouent et la femme n’a pas cette tendance à être un enfant qui joue. L’enfant, elle le porte.

En 2017, au Maroc, une femme a été condamnée à deux ans de prison pour adultère. Souhaitez-vous réagir ?

Cela me fait réagir globalement. Parce que si c’est un homme qui commet l’adultère, si cet homme est marié et que sa femme ne porte pas plainte ou si elle dit qu’il est libre de l’avoir fait alors cet homme ne sera jamais condamné. En revanche, une femme sera, de toutes les façons, condamnée quelle que soit la position de son mari. Il y a une différence de traitement à la base. Les choses ne sont pas vues de la même manière car l’homme, dans les mentalités, se fait entraîner dans quelque chose. La femme, c’est Ève avec la pomme. Elle est la fille de Satan.

Dans la même interview citée précédemment, vous disiez « ne pas vous considérer comme une romancière engagée ». Qu’en est-il aujourd’hui ?

Je n’écris pas pour militer ni pour délivrer un message en particulier. Quand j’écris un livre, c’est pour raconter des histoires mais elles portent forcément des messages. Donc, selon moi, la question de l’engagement est une question fausse. L’engagement est, par essence, dans l’histoire. À travers l’histoire, les messages se délivrent tout seuls. Je ne brandis pas une pancarte, j’offre une histoire à lire. Ensuite, si un texte est fort, il devient engagé. En ce qui me concerne, le plus important est d’écrire parce que cela exorcise beaucoup de choses en moi. Mais ce qui est fabuleux, c’est qu’une fois que le livre est publié, il ne m’appartient plus. Le retour est le plus beau passage de l’écriture. Finalement, lorsque nous écrivons, nous y mettons de nous. Il y a alors de l’authenticité qui se dégage du texte. Nous n’y mettons pas du style, nous y mettons nos tripes.

Pour terminer, il y a un personnage qui me tient particulièrement à cœur, peut-être parce que nous sommes de la même génération, il s’agit de celui de Dina. Dina est ébranlée en quelques mois à peine par une violence qu’elle voulait croire étrangère à son monde. Comme votre roman traite des relations mères-filles, qu’auriez-vous en tant que mère et écrivaine à dire à toutes les Dina (et les Dino) qui vous lisent ?

Dina a été protégée par sa mère. Pour elle, sa mère exagère. Elle la croit tragique. Elle écrit que sa mère est allée à Paris avec des rêves contrairement à elle, qui y va avec des projets. Et pour moi, votre génération est une génération de projets. Mais savez-vous pourquoi le rêve n’a plus sa part ? Parce que la mondialisation, parce que les réseaux sociaux, parce que les finances, parce que le monde est devenu implacable. Il faut donc se frayer des chemins. Toute l’énergie passe alors à se frayer ces chemins-là et cela ne laisse plus vraiment la part au rêve ou à l’idéal. Et puis, il y a eu tellement de déception par rapport aux idéaux. Aujourd’hui, même la pensée est en crise. La philosophie aussi. Le monde est en train de s’égorger, de s’étouffer dans son chaos. Parce qu’aujourd’hui, c’est l’ère du chaos. Dina fait partie de cette génération un peu perdue qui subit ce chaos et qui essaye avec toute son énergie d’exister quelque part. Dans cette force qu’elle met à vouloir exister, il faut qu’elle soit rationnelle. Il faut faire ceci, faire cela, de manière à se frayer un chemin. Dina est comme cela, jusqu’à ce que sa mère meure. Je veux donc vous dire : continuez de rêver et allez jusqu’au bout de vos rêves, s’il vous plait. Ne perdez pas pied dans le rationalisme cynique et coupant du monde actuel. Il faut rêver d’un monde meilleur, il faut rêver d’une belle planète, il faut rêver d’écologie, il faut rêver de tout ce qui peut encore être un idéal. Il faut rêver de liberté, de beauté, de paix et d’amour. L’amour par exemple, on a tendance à en faire quelque chose de subsidiaire. Le regard que nous portons sur Ève, ce regard que l’humanité et les religions monothéistes ont portées sur Ève est un regard vide d’amour. Mais l’amour est le fondement de tout.

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