Découverte : Féminisme en Iran, Chahla Chafiq & Feminists in the City

J’ai assisté hier à une masterclass virtuelle d’une qualité rare sur le féminisme en Iran : l’histoire féministe de l’Iran empreinte de l’expérience personnelle de Chahla Chafiq, sociologue et auteure iranienne exilée en France.

Je vous fais ici une restitution assez personelle et qui ne se veut pas exhaustive mais qui, je l’espère, vous donnera envie d’en apprendre davantage sur Chahla Chafiq et ses travaux sur le féminisme et l’Iran d’une part et sur Feminists in The City, l’organisation qui anime ses masterclass féministes.

Chahla Chafiq commence donc par rappeler le caractère politique de la lutte féministe en démontrant un lien fort entre les systèmes autoritaires, le patriarcat et l’avilissement des femmes, l’islamisme n’étant qu’un système autoritaire parmi d’autres. J’avais d’ailleurs pu entrevoir ce lien dans un reportage relatant l’expérience d’assimilation des kurdes en Turquie. Une jeune femme kurde, témoin de cette époque, y racontait comment le pouvoir kémaliste avait donné le pouvoir aux hommes kurdes sur leur propre famille pour en faire des alliés du pouvoir autoritaire, contre leurs femmes et leurs filles. On perçoit le cheminement de sa réflexion qui présente une filiation entre le chef d’état et le chef de famille.

Un axe politique est ainsi rapidement défendu par les systèmes autoritaires : l’ordre est assuré par l’autorité et le patriarcat quand le désordre est le résultat du féminisme et de l’émancipation politique, sociale, culturelle et surtout sexuelle des femmes.

Elle a aussi rappelé qu’à l’époque de la Révolution Iranienne de 1979, elle se souciait peu des questions féministes considérant ces sujets comme périphériques et mêmes suspects tant ils étaient associés au pouvoir royal du Chah et à ses alliés occidentaux. Elle explique alors que le père du Chah avait permis le dévoilement des femmes mais qu’il avait pris soin d’effacer de l’histoire le combat préalable des féministes iraniennes. La réforme n’ayant pas été discuté au sein de la société et n’ayant pas été porté par la société civile, elle est devenue une réforme royaliste, prête à être abolie à la moindre révolution, ce qui s’est d’ailleurs passé dans les semaines après la Révolution et l’installation du régimes des Mollahs.

Elle défend, par ailleurs, l’idée que la démocratie appelle l’autonomie de la société et l’autonomie de l’individu qui ne sont possibles qu’avec leur libération du joug du Roi/Chef et du Dieu en politique. Elle introduit alors le concept de modernité mutilée pour définir les progrès partiels, les modernisations sociétales que l’on peut retrouver sous des régimes autoritaires.

Elle a mentionné quelques figures féministes depuis la dynastie des Kadjar à aujourd’hui. Elle nous a fait remarqué que les poétesses étaient en tout temps en Iran des ambassadrices et des icônes de la cause féministe. Elle a dit alors quelque chose qui m’a saisie parce que je le pensais mais sans pouvoir y poser les mots justes : “La poésie rivalise avec la religion”.

Elle a souhaité enfin rappeler le caractère universel du féminisme, bien au-delà des questions de féminisme Blanc, féminisme Noir, féminisme Néo-colonial, sans nier les particularités de chaque combat et le contexte social et politique de chaque pays.

Pour rappel, en Iran, les femmes valent la moitié de l’homme, en héritage, devant le juge s’il y a témoignage, si elle se font assassiner et que le meurtier est condamné à verser une somme d’argent à la famille, celui-ci paiera moitié moins que s’il avait tué un homme. L’âge du mariage est à 13 ans, sachant qu’il était à 9 ans il y a encore quelques années, légitimant donc la pédophilie. La femme étant considérée comme mentalement inférieure à l’homme, certains métiers lui sont interdits comme celui de juge. Il lui est aussi interdit de chanter en public. La liste des interdits est longue et fait mal à la tête et au coeur. Le voile n’est donc que le symbole affiché d’une discrimation mais n’en est en rien l’essentiel. Il est le gilet jaune du mouvement islamiste (n’y voyez aucun lien avec les idées des gilets jaunes).

Bravo à Feminists in the City ! A mes amies et amis féministes, je recommande !

Rencontre avec Bahaa Trabelsi : la romancière de l’autre Casablanca, la ville noire

Au salon du livre de Paris où le Maroc était l’invité d’honneur, en mars dernier, je suis allée à la rencontre d’écrivains marocains de langue française et, en particulier de Bahaa Trabelsi. Je l’ai vu arrivée dans sa tenue entièrement noire et ses bottes gothiques. Le tout contrastait avec la blancheur laiteuse de sa peau et ses boucles couleur feu. Elle était captivante. Je ne l’imaginais pas libre, je la savais libre. Je lui proposais une interview, qu’elle accepta. Il ne me restait plus qu’à lire son roman fraîchement dédicacé, La Chaise du Concierge.

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Moi qui suis une grande fan d’Hercule Poirot et de Sherlock Holmes, je me demandais bien à quoi pouvait ressembler le polar marocain. Je n’ai pas été déçu. Nous suivons à mesure des chapitres trois personnages principaux dans une tension continue, soutenue par une intrigue qui ne s’essouffle pas. D’abord, le concierge, tueur en série. Il rôde et tue en signant ses crimes de versets du Coran. Le fou de Dieu nous raconte à la première personne du singulier sa mission sur Terre : nettoyer le quartier Racine de ses pêcheurs. Rita, journaliste, mère célibataire et divorcée, mène son enquête et tombe amoureuse du commissaire qui en est chargé. Elle veut voir rose, il voit noir pendant que l’assassin voit rouge.

Bahaa Trabelsi nous questionne sur nos contradictions. Le marocain se joue de l’absurde et flirte dangereusement avec la folie, toujours sur un fil tendu près à tomber mais oubliant que la chute peut être douloureuse, voire mortelle.

Il y a eu quatre romans avant celui-ci, dont Parlez-moi d’amour pour lequel elle reçut le Prix Ivoire. La Chaise du Concierge est pour sa part salué par les critiques et vient d’être récompensé par le prix littéraire du Sofitel Tour Blanche, présidé par Tahar Benjelloun. Bahaa Trabelsi apparait aussi parmi les portraits de l’exposition « 100 » de Nadia Larguet, qui célébrait les femmes marocaines à l’occasion de la journée mondiale de la Femme.

J’avais des questions à lui poser. Les réponses étaient lumineuses. Elles m’ont rendue heureuse quand j’étais la plus triste. Merci Bahaa ! Je vous laisse donc les découvrir, peut-être qu’elles apaiseront d’autres âmes en peine ou donneront des clés à quelques âmes perdues.

 

Comment avez-vous eu l’idée du roman et du polar ? Et depuis quand l’écrivez-vous ?

Je l’ai écrit pendant une année. Connaissez-vous l’adaptation en film du livre de science-fiction La Machine à Explorer le Temps par Georges Pal ? Le personnage qui voyage dans le temps voit changer le monde à travers une vitrine de magasin d’habillement. De même pour moi, depuis ma fenêtre, je voyais la maison en face. Au départ, il y avait une grande agence de publicité qui s’appelait Shems et qui fût remplacée par une banque, la Banque Populaire avant qu’une banque islamique ne prenne sa place. En une dizaine d’années, de ma fenêtre, je voyais le Maroc changer. Ensuite, en me baladant à Casablanca, j’ai remarqué devant toutes les portes des immeubles, une chaise, celle d’un concierge. Il est censé regarder et surveiller. Enfin, j’entendais vaguement les conversations et j’ai vu petit à petit l’islamisme monter. C’est donc comme cela qu’est née l’idée du livre. Ce n’est pas pour rien que j’ai fait le choix du thriller. Il y a, en effet, une espèce de tension qui permet de raconter les changements qui s’opèrent. Finalement, j’ai pris ce tueur en série, ce fou de Dieu qui se pense missionnaire, comme prétexte pour dénoncer la bêtise, pour dénoncer la folie des hommes.

On parle là d’un Maroc qui évolue vers plus d’islamisme mais le concierge, par contre, n’a pas évolué. Serait-il la représentation humaine de la chaise, celle de l’immobilisme ?

Bien sûr. Il pense qu’il est missionnaire. Il est droit dans ses bottes et ne change pas. Il est convaincu de détenir toutes les vérités.

Et selon vous, le Maroc va dans son sens ?

Oui, il y va mais doucement, pas aussi violemment. Tous les personnages racontent ces changements, même les personnages secondaires dont « Lhaj » que j’aime beaucoup et qui est notre vieux Maroc, celui que nous avons connu avant.

Mais « Lhaj » est désemparé, n’est-ce pas ?

Oui, comme tout notre vieux Maroc, ne le voyez-vous pas ? Le vieux Maroc ne comprend pas ce qui lui arrive.

Votre assassin est un concierge, somme toute assez banal et commun. Comment expliquer sa radicalisation ?

Il est d’abord psychopathe. Son père était violent. Il était aussi élève d’un « fkih » qui lui expliquait que tout musulman est d’abord un guerrier. Tout ceci s’ajoute à son instabilité psychique et cela en devient obsessionnel. Il tue, alors qu’il est encore dans son village, la petite-amie de son frère. Mais en arrivant à Casablanca, il est tellement choqué par ce qu’il voit, qu’il plonge complètement dans son délire.

Est-ce que vous en avez rencontré des personnes choquées de la sorte ? Sans être des assassins, évidemment.

Oui, bien sûr. Vous verrez, un jour, nous aurons notre psychopathe islamiste.

Votre livre serait une prédiction alors ?

Non, il s’agit plutôt d’une crainte car dans une société en mutation, dans une société qui se radicalise, on ne peut empêcher que des psychopathes aillent dans le même sens, dans celui de la folie, pour exacerber et porter ces nouvelles valeurs, en les caricaturant et en en usant pour légitimer leurs crimes.

Du quartier Racine aux quartiers populaires en banlieue, votre roman nous balade dans les ruelles de Casablanca. Vous déclariez dans une précédente interview, votre « amour profond » pour cette ville car disiez-vous, elle était « la ville de toutes les contradictions ». Vous rajoutiez enfin que « c’est là que peuvent naître la tolérance ou l’acceptation ». Ce roman est-il un aveu d’échec ?

Tous mes livres se déroulent à Casablanca. Les cinq. Je suis folle de Casablanca. C’est ma ville d’adoption. Je suis née à Rabat. Mais j’ai eu un vrai coup de cœur pour Casablanca en y déménageant.  Alors oui, je le pense toujours. Le livre finit sur une note d’espoir. Il finit avec les nouvelles générations. Et c’est à Casablanca qu’il pourrait y avoir justement cette relève parce que Casablanca est un vivier. C’est un vivier de plusieurs Maroc qui sont là et qui vivent ensemble. Casablanca est une ogresse.

Pensez-vous que Dina, la représentante de la nouvelle génération dans le roman et qui fait ses études en France, devrait revenir à Casablanca ?

Je laisse cela en suspens. Elle a dit qu’elle prendrait la relève mais est-ce que cela signifie revenir ? Peut-être.

Je ne sais pas.

Moi non plus.

Plusieurs de vos personnages sont des femmes de ménages fortes et courageuses malgré une vie qui ne leur a fait aucun cadeau. Pensez-vous qu’au jour d’aujourd’hui, au Maroc, on puisse encore naître fille dans une famille pauvre et espérer devenir médecin ? Ou vouons-nous ces jeunes enfants à la vie de petites bonnes battues par leurs employeurs et violées par les fils de la maison ?

Non. Nous avons un vrai problème au niveau de l’enseignement et de l’éducation et les filles sont toujours reléguées au deuxième plan. Les filles dans les campagnes sont des mains d’œuvres. Elles puisent encore l’eau du puits et font les travaux pénibles. Les garçons vont à l’école même si l’école n’est pas une référence. L’école actuelle au Maroc n’en est pas une. Il reste beaucoup de travail à faire pour que les petites filles marocaines des campagnes puissent accéder justement à l’éducation, qu’elles puissent avoir des chances d’avoir un cursus scolaire normal. Il reste beaucoup à faire si ce n’est que pour leur donner accès à une vie alphabétisée. Une vie où elles savent lire, écrire, où elles ont les yeux ouverts et la conscience développée. Non, on a encore beaucoup de travail à faire même si la société civile a beaucoup fait mais cela reste des actions de terrain ponctuelles dans une région, dans un village.

Selon vous donc, il n’y a encore rien de structurant capable d’impacter la vie d’une génération ?

Non, pas encore. On en est loin. Je pense que tous nos problèmes, d’où qu’ils viennent, ne peuvent être résolus que par l’éducation. Nous avons un beau pays. Les infrastructures sont prêtes, les chantiers en cours mais il manque des gens éduqués, conscients et capables à la fois de capitaliser et de profiter de ces infrastructures. Notre problème reste donc entier. Je vais l’exprimer en arabe : « Bhala ka dir l3akar fouk lkhnouna » ! Le progrès social n’arrive que par l’éducation. Le mois dernier j’étais à Cuba. C’est un pays très pauvre mais éduqué. Il n’y a pas d’infrastructure mais les gens sont éduqués. Et tout de suite, cela donne une autre ampleur parce qu’il y a une espèce de dynamique qui fait qu’à partir de là le pays peut réellement avancer.

Nous avons eu au moins dix siècles d’histoire derrière nous. Nous ne sommes pas un pays dessiné sur une carte par des colons, mal dont souffre bon nombre de pays africains et arabes. Et pourtant nous ne connaissons pas suffisamment notre histoire. C’est intriguant.

Nous avons vraiment quelque chose de profond et ancré qui est en train de s’envoler en fumée.

La violence faite aux femmes revient beaucoup dans le roman. Une scène de viol, que je ne dévoilerai pas, m’a rappelé par les sévices décrits, le viol et le meurtre en 2012 d’une jeune indienne, étudiante en kinésithérapie à New Delhi. Que racontent, selon vous, ces viols abjects sur l’état actuel du rapport homme-femme dans le monde ?

Ils racontent l’essence même du rapport homme-femme, parce qu’il n’y a pas de regard égalitaire mais il y a un regard par rapport à l’objet. La femme est encore traitée comme un objet. Nous n’en sommes pas sortis malgré le combat de féministes fortes comme Latifa Jbabdi ou comme Fatna El Bouih. Ce sont des femmes qui ont marqué le Maroc des années 80 et 90. Elles se sont battues comme des lionnes. Elles ont fini par obtenir quelques bribes de droits mais aujourd’hui nous retrouvons à la tête du ministère de la femme une Bassima Hakkaoui qui légitime le viol en expliquant que le violeur devrait épouser la violée. Nous marchons sur la tête. Nous sommes dans l’absurde alors que nos mères et nos grand-mères se sont battues pour nos droits. Ma génération en a bénéficiés mais la majorité de nos filles sont en train de sombrer dans quelque chose qui est antinomique avec nos libertés. Je trouve cela extrêmement dangereux. Alors, évidemment, cette violence homme-femme est là. Elle parcourt les années et la société et le patriarcat prend appui sur cette violence. Le rapport homme-femme, dans tout le livre, parle de cette violence. Le commissaire qui est un personnage moderne, exerce lui-même, cette violence d’une autre manière, en ne rentrant pas dans le rapport homme-femme tel qu’il pourrait être conçu de manière égalitaire. D’ailleurs, à un moment donné, il a un dialogue avec «Lhaj» qui le remet à sa place et exige qu’il arrête son comportement machiste.

La destruction de soi est aussi abordée au travers du personnage du commissaire, personnage qui est au plus près du vice et de ce qu’il y a de pire au Maroc mais qui ne sait que se détruire et est incapable du bonheur simple auprès de Rita. Il nous donne ce sentiment que la vérité du monde ne peut qu’asphyxier les âmes pures et transformer les hommes en de lamentables êtres cyniques. Pensez-vous qu’il y ait encore une place pour les optimistes au Maroc ?

Oui, c’est «Lhaj». C’est pour cela que j’adore ce personnage. C’est pour cela que pour moi ce personnage est une respiration. Il porte en lui ce Maroc que nous aimons tous, qui a été le Maroc de la tolérance et des ouvertures. Quelle que soit la vérité qui se dévoile à nous, il faut se rappeler qu’il n’y a pas que l’ombre, il y aussi la lumière.

Une autre chaise trouve sa place dans votre roman. Il s’agit de la chaise rock gothique de Rita, la journaliste. Je sais que vous possédez une chaise similaire chez vous. Qu’y a-t-il de rock et gothique en vous et en Rita ?

Il y a beaucoup de chose. Rita aime beaucoup de choses dont le hard rock. Elle a une bonne culture et aime le brassage des cultures. Elle écoute ACDC mais aussi Abdelhalim Hafez. Elle connait le cinéma égyptien des années 50. Elle est justement dans la tradition de «Lhaj» mais c’est une rebelle, c’est son côté punk. Cela vient justement de cette volonté d’exister dans la diversité.

Ce roman est aussi l’histoire d’un amour impossible, d’un amour trahi. Était-ce si important d’avoir l’histoire d’amour en parallèle de l’histoire criminelle du polar ? Était-ce une tension nécessaire ?

Tout est lié. Les liens entre les gens sont au cœur de la société, le lien le plus fort étant celui de l’amour. Alors quand nous voulons la décrire, forcément, cet ingrédient en fait partie et donc bien sûr, qu’il a fallu une histoire d’amour. C’est une histoire d’amour déchirée parce que je pense qu’aujourd’hui, dans une société en mutation, le couple n’est pas forcément linéaire. C’est un couple qui est dans les contradictions sans pouvoir se défaire du patriarcat. C’est ce que vivent Rita et le commissaire. L’histoire, dès le départ est condamnée à l’échec parce les deux mondes qui se rencontrent sont tous deux dans des empêchements. Le commissaire a traversé Casablanca et ses horreurs. Il a vu tellement de choses destructrices qu’il n’a pas la force. Il est un peu dépressif, il est dans l’alcool et il est avec les prostituées. Il a donc du mal à construire quelque chose « de sain ». Rita est, quant à elle, dans des délires un peu mièvres. Elle est dans les idéaux, dans les espérances et dans l’amour mièvre.

Pourtant c’est une mère célibataire qui a donc eu des déceptions amoureuses avant de rencontrer le commissaire. Pourquoi continue-t-elle à y croire ?

C’est pour cela que j’adore les femmes car c’est d’elles que viennent toutes les espérances. Ce sont les écorchées vives, les plus sensibles, mais aussi celles qui portent la vie. Une mère célibataire doit donner à son enfant la vie et l’espoir. Attention, il y a des mères destructrices mais ce n’est pas la généralité. La vérité est que les femmes et les mères peuvent sublimer une société. Elles sont porteuses de vie.

Je prépare un texte sur Ève et je souhaitais avoir votre perception de ce personnage clé des civilisations judéo-chrétienne et musulmane, en tant que femme et puis en tant qu’écrivaine ?

Ève est notre mère à toutes et elle a été arnaquée. D’abord, elle est née de la côte d’Adam ce qui est la première imposture. Ensuite, Adam devient une victime, ce qui est absolument faux. Qui détient le pouvoir, qui sont les bourreaux ? Pas les femmes, en tout cas. Il y a donc une imposture, quelque chose de fâcheux. En réalité, Ève est extrêmement puissante parce qu’elle a enfanté l’humanité. Sa puissance vient de là. Or, nous refusons d’exalter la puissance, nous préférons la détruire. Mais Adam n’est pas une victime. Adam est un guerrier. À travers, les trois textes, la Thora, la Bible, le Coran, la femme a été infantilisée. Elle a été sous-traitée tandis que l’homme a mené le monde.

Et pourquoi dites-vous qu’Adam est un guerrier ?

C’est Adam qui va à la chasse, à la pêche, à la guerre, à tout et toute sa descendance avec lui. Ève, quant à elle, a été, entre guillemets, réduite au rôle de mère et de femme au foyer à travers toute l’histoire de l’humanité. Dans tous les textes monothéistes, seuls les hommes développent la société. Les femmes jouent des rôles secondaires. Dans le Coran, le dernier texte, elle est sujette à des réprimandes, à des règles qui la concernent. On y retrouve la répudiation, la polygamie, les lapidations. Mais selon moi, toutes les belles choses qui pourraient arriver à l’humanité viendraient des femmes. Les grandes dictatures, tout ceux qui ont fait mal à l’humanité sont des hommes. Ce sont des enfants qui jouent et la femme n’a pas cette tendance à être un enfant qui joue. L’enfant, elle le porte.

En 2017, au Maroc, une femme a été condamnée à deux ans de prison pour adultère. Souhaitez-vous réagir ?

Cela me fait réagir globalement. Parce que si c’est un homme qui commet l’adultère, si cet homme est marié et que sa femme ne porte pas plainte ou si elle dit qu’il est libre de l’avoir fait alors cet homme ne sera jamais condamné. En revanche, une femme sera, de toutes les façons, condamnée quelle que soit la position de son mari. Il y a une différence de traitement à la base. Les choses ne sont pas vues de la même manière car l’homme, dans les mentalités, se fait entraîner dans quelque chose. La femme, c’est Ève avec la pomme. Elle est la fille de Satan.

Dans la même interview citée précédemment, vous disiez « ne pas vous considérer comme une romancière engagée ». Qu’en est-il aujourd’hui ?

Je n’écris pas pour militer ni pour délivrer un message en particulier. Quand j’écris un livre, c’est pour raconter des histoires mais elles portent forcément des messages. Donc, selon moi, la question de l’engagement est une question fausse. L’engagement est, par essence, dans l’histoire. À travers l’histoire, les messages se délivrent tout seuls. Je ne brandis pas une pancarte, j’offre une histoire à lire. Ensuite, si un texte est fort, il devient engagé. En ce qui me concerne, le plus important est d’écrire parce que cela exorcise beaucoup de choses en moi. Mais ce qui est fabuleux, c’est qu’une fois que le livre est publié, il ne m’appartient plus. Le retour est le plus beau passage de l’écriture. Finalement, lorsque nous écrivons, nous y mettons de nous. Il y a alors de l’authenticité qui se dégage du texte. Nous n’y mettons pas du style, nous y mettons nos tripes.

Pour terminer, il y a un personnage qui me tient particulièrement à cœur, peut-être parce que nous sommes de la même génération, il s’agit de celui de Dina. Dina est ébranlée en quelques mois à peine par une violence qu’elle voulait croire étrangère à son monde. Comme votre roman traite des relations mères-filles, qu’auriez-vous en tant que mère et écrivaine à dire à toutes les Dina (et les Dino) qui vous lisent ?

Dina a été protégée par sa mère. Pour elle, sa mère exagère. Elle la croit tragique. Elle écrit que sa mère est allée à Paris avec des rêves contrairement à elle, qui y va avec des projets. Et pour moi, votre génération est une génération de projets. Mais savez-vous pourquoi le rêve n’a plus sa part ? Parce que la mondialisation, parce que les réseaux sociaux, parce que les finances, parce que le monde est devenu implacable. Il faut donc se frayer des chemins. Toute l’énergie passe alors à se frayer ces chemins-là et cela ne laisse plus vraiment la part au rêve ou à l’idéal. Et puis, il y a eu tellement de déception par rapport aux idéaux. Aujourd’hui, même la pensée est en crise. La philosophie aussi. Le monde est en train de s’égorger, de s’étouffer dans son chaos. Parce qu’aujourd’hui, c’est l’ère du chaos. Dina fait partie de cette génération un peu perdue qui subit ce chaos et qui essaye avec toute son énergie d’exister quelque part. Dans cette force qu’elle met à vouloir exister, il faut qu’elle soit rationnelle. Il faut faire ceci, faire cela, de manière à se frayer un chemin. Dina est comme cela, jusqu’à ce que sa mère meure. Je veux donc vous dire : continuez de rêver et allez jusqu’au bout de vos rêves, s’il vous plait. Ne perdez pas pied dans le rationalisme cynique et coupant du monde actuel. Il faut rêver d’un monde meilleur, il faut rêver d’une belle planète, il faut rêver d’écologie, il faut rêver de tout ce qui peut encore être un idéal. Il faut rêver de liberté, de beauté, de paix et d’amour. L’amour par exemple, on a tendance à en faire quelque chose de subsidiaire. Le regard que nous portons sur Ève, ce regard que l’humanité et les religions monothéistes ont portées sur Ève est un regard vide d’amour. Mais l’amour est le fondement de tout.

Lien vers l’article : http://www.huffpostmaghreb.com/hajar-el-hanafi/rencontre-avec-bahaa-trabelsi-la-romanciere-de-lautre-casablanca-la-ville-noire_b_16430970.html

A la femme libre enfouie en toi, j’écris

SOCIÉTÉ – “Les droits de l’homme sont les droits de la femme et les droits de la femme sont les droits de l’homme”. C’est ce que déclarait, en 1995, à la 4ème conférence mondiale sur les femmes, Hillary Clinton, aujourd’hui, première femme candidate à la présidence américaine. À la lecture du dernier rapport du Forum Économique Mondial de Davos sur l’égalité hommes-femmes, je ne pouvais m’empêcher de penser à son discours, tant ce que je voyais m’inquiétait: le Maroc se classe 139 ème sur les 145 pays évalués par le Global Gender Gap Report de novembre 2015.

L’index se mesure par le calcul de quatre indicateurs évaluant l’égalité entre les sexes en termes de participation à l’économie, d’éducation, de santé, et de pouvoir politique. En participation économique, le Maroc est 140ème juste derrière l’Arabie Saoudite et l’Inde. Concernant l’éducation, le Maroc est 123ème après le Bhutan et le Népal. Le classement sur la santé positionne le Maroc à la 95ème place derrière le Népal et le Bangladesh. Enfin, en pouvoir politique, le Maroc est 95ème , le Ghana et le Malawi se plaçant juste devant.

Derrière le Maroc, nous retrouvons 6 pays, la Jordanie, l’Iran, le Tchad, la Syrie, le Pakistan et le Yémen. Leurs points communs? Des conflits armés internes ou élargis à leur région, des régimes politiques autoritaires et instables et un islam fondamentaliste en expansion. Intuitivement et au vu de mon expérience personnelle, je n’ai jamais pensé que le Maroc partageait ces mêmes symptômes, ou du moins, à des degrés largement inférieurs. Pourtant, il souffre du même mal. Les chiffres nous racontent une vérité, il reste à nous de l’entendre.

Pour ma part, ce que j’entends me fait mal. J’ai mal à mon cœur et j’ai mal pour mon pays. Mes parents m’ont appris les valeurs du travail et de l’excellence. Je n’ai jamais eu d’autre choix que d’être première avec les premiers. Autrement, je devais rendre des comptes. Ma génération hérite d’un bilan douloureux et nos hommes politiques, sur les 30 dernières années, ont des comptes à nous rendre.

Nous concernant, il est venu le temps de l’action. Il est venu le temps de se retrousser les manches et d’exiger nos droits. Il est venu le temps que nos intellectuels s’interrogent sur leur pouvoir réel et qu’ils donnent à nos filles l’espoir réaliste d’un Maroc progressiste. Tant que nos filles seront considérées comme des moitiés de garçons, nous resterons un trois-quarts de société. Je suis convaincue que nous pouvons le faire et que notre place n’est pas avec les 6 pays qui ferment le classement.

Nous avons pour nous, notre indépendance maintenue sur plus de dix siècles, notre propre interprétation de la religion musulmane, notre relation fraternelle avec les pays occidentaux, nos langues et notre diversité culturelle, berbère, arabe et francophone. Nous avons les moyens de comprendre et d’expliquer la nécessité de l’égalité hommes-femmes et l’importance de la dignité féminine. Rien ni personne ne devrait nous en faire douter.

L’État, d’une part, et les intellectuels de l’autre, ont le devoir historique de renverser la balance et de mettre le citoyen, et dans ce cas la citoyenne, au centre de leurs débats et de leurs actions comme prononcé au dernier discours de sa majesté le roi Mohammed VI. Il est de leur devoir de prendre les bonnes décisions et de mettre la misogynie ambiante et les discours démagogiques au placard. Il est à eux, et maintenant à nous, à ma génération, de convaincre les conservateurs de la nécessité de l’action pour le bien de notre pays. Sinon, il faudra les vaincre en usant de toutes les voies et voix démocratiques.

Je vois venir les pessimistes, ceux qui diront qu’un critère a été oublié dans cette analyse, celui des moyens. Le classement y répond fabuleusement. Les pays les mieux classés ne sont pas les plus riches, ce sont ceux qui mettent le sujet à la première ligne de leur agenda politique. Au plus haut du classement, avec le Danemark, l’Islande et la France, on retrouve le Rwanda, à la 6ème position, les Philippines, à la 7ème position, le Nicaragua à la 12ème position, et la Namibie et l’Afrique du Sud qui sont, devant la Belgique, respectivement à la 16ème et 17ème places.

Ce sont là des pays du tiers-monde et ils sont la preuve que nous pouvons faire mieux. L’égalité homme-femme pose la question de l’intelligence, du pragmatisme et de l’efficacité politique. Il est par ailleurs indispensable de se rappeler qu’au-delà de ces chiffres, il y a des femmes et des histoires. Je pense à toutes ces femmes dans nos campagnes, qui étaient nos grand-mères pour beaucoup et qui sont les oubliés de notre société en 2016: oublié leur droit à l’éducation, oublié leur droit aux soins pendant la grossesse, oublié leur droit aux infrastructures de base.

Je pense à ces femmes des villes qui n’ont pour faire vivre leur famille que leur rémunération journalière. Je pense à ces femmes qui ont tout perdu le jour où leur père ou leur mari est décédé parce qu’il n’y avait ni frère ni fils pour sécuriser l’héritage. Je pense à ces femmes qui sont battues tous les jours par leur conjoint après avoir subi la violence du père, de la mère et du frère plus tôt dans leur vie. Je pense à ces femmes qui se prostituent à Marrakech pour faire valoir le tourisme du Maroc à l’étranger et nourrir les enfants restés dans les montagnes de l’Atlas. Je pense enfin aux jeunes mères célibataires, victimes d’un amour trahi, d’une société lâche et d’un État profondément injuste, et qui subissent encore la même répudiation que Hajar et Ismael aux temps des prophètes et des livres sacrés.

Chacune d’entre nous a fait l’expérience de cette inégalité d’un autre âge, hier et aujourd’hui, et craint les conséquences pour demain. Car, si nous ne sommes pas toutes grand-mère ou mère, nous portons en nous la possibilité de la vie, et si certaines ne s’inquiètent pas pour leur propre avenir, elles peuvent comprendre que l’on s’inquiète pour nos filles et nos petites-filles.

Je veux vous raconter l’histoire de ma grand-mère, Lalla Zineb. Elle est née à Moulay Ali Cherif, d’un père juge issu d’une famille d’érudits alaouis. Malheureusement, étant une fille, elle n’a pas eu l’éducation de ses frères et a été mariée à 16 ans à mon grand-père. Huit enfants plus tard, tous des garçons, et toujours à Moulay Ali Cherif, elle n’avait qu’un seul regret: ne pas être allée sur les bancs de l’école. Mon père avait droit chaque matin au même discours: moi aussi, je voudrais mettre mon cartable et aller étudier avec toi. Mon père et ses frères n’avaient donc plus le choix, ils devaient réussir leurs études.

Cette histoire m’a été racontée petite et je m’imaginais à mon tour, ma grand-mère enfant empêchée d’apprendre. Je l’imaginais plus tard, travaillée par l’injustice qui lui a été infligée par tous, et alors je portais mon cartable et je m’en allais à l’école fière et chanceuse de donner vie à son rêve. Alors, savoir que d’autres petites filles marocaines vivent cette même injustice en 2016 m’est insupportable et doit être insupportable à chacun de nos politiciens et à chacun des acteurs de la vie publique.

Des histoires, il y en a des millions au Maroc, une par femme. Je pourrais raconter celle de mon autre grand-mère, celle de ma mère, de mes tantes, de mes cousines, de mes amies, de ma nourrice et des femmes de ménage que j’ai eu la chance de connaître. Chacune nous rappelle nos forces, notre résilience et notre persévérance mais chaque histoire est aussi celle d’une injustice inacceptable en 2016.

L’année dernière, une sonde s’est déposée sur une comète, dix ans après son lancement. Personne alors, personne ne pourra me convaincre de la complexité et de l’impossibilité pour les Marocains de résoudre le problème des inégalités hommes-femmes. L’état d’urgence et l’union nationale ne devraient pas se limiter aux cas de terrorisme et de coup d’État. Ils devraient considérer tout danger qui menace notre intégrité. Celui-ci est majeur. Je pense que le Maroc devrait déclarer son état d’urgence pour répondre à la situation intolérable dans laquelle se trouve aujourd’hui la majorité de ses femmes et ses enfants.

Il faut éduquer nos femmes et nos filles et vite. Les écoles et les bibliothèques devraient ouvrir, jour et nuit, pour dispenser des programmes avancés d’alphabétisation, d’éducations civique et sexuelle. Qu’elles sachent comment fonctionne la pilule et le préservatif, qu’elles sachent comment se détermine le sexe d’un enfant pour déculpabiliser de ne pouvoir donner naissance à un garçon, qu’elles sachent à quoi sert leur vote et qu’elles sachent que la terre tourne autour du soleil. Les médias devront à leur tour prendre leur responsabilité et présenter des programmes qui éduquent au lieu d’infantiliser et d’asservir.

Il faut, par ailleurs, libérer chaque femme de son tortionnaire, que ce soit son père, son frère, son mari ou son proxénète et vite. Les juges doivent appliquer les lois et juger sévèrement ceux qui ne respectent pas la dignité féminine et des cellules psychologiques doivent d’urgence prendre en charge ces femmes.

Les parlementaires ont, quant à eux, le devoir de changer et de voter les lois nécessaires à la protection et à l’émancipation des femmes, qu’elles puissent disposer de leur corps et avorter, qu’elles puissent vivre avec leur conjoint avant le mariage pour tester la vie à deux avant de s’engager devant la loi, qu’elles puissent épouser un homme étranger non musulman comme le peut l’homme marocain sans conversion, qu’elles puissent hériter la même part que leur frère.

Libérez-nous de nos chaînes, ça vous évitera d’être des tortionnaires. Personne ne veut apparaitre dans l’histoire de ce monde comme le bourreau des esclaves, vous non plus. Nous vous aimons déjà et nous vous aimerons davantage, je vous l’assure.

Enfin, il faut lutter contre la situation économique précaire des femmes. Nous sommes une société entièrement ubérisée et pour cela, nous n’avons pas eu besoin de la révolution numérique. Nos femmes sont autoentrepreneurs quand elles n’accèdent pas au monde du travail salarié. Elles s’occupent du foyer, vendent des gâteaux, gardent des enfants, exercent des métiers d’art comme la couture, font le ménage chez d’autres et souvent font tous ces métiers à la fois. En contrepartie, en réponse à cette flexibilité acceptée pour le moment et qui permet au Maroc de résister malgré les résultats économiques désastreux, il faut sécuriser la situation de ces travailleuses et leur donner accès à des meilleurs services de santé, aux aides de l’État et à des formations pour les sortir de ces activités précaires. Ceci est politique, c’est à cela que sert la politique et c’est à cela que devraient servir les votes à l’assemblée: à améliorer la vie des travailleuses en souffrance.

Si pour cet état d’urgence, les dirigeants ont besoin de nous, nous répondrons présents. Il faut par contre nous présenter des projets clairs et qui fixent un avenir brillant pour nos femmes, celui des hommes n’en sera que meilleur. S’il y a besoin d’une réserve citoyenne, nous serons là. S’il y a besoin de payer plus d’impôts nous serons là, à condition d’une transparence sans pareil, digne des pays nordiques. Plus que jamais, nous avons besoin d’une révolution de la politique et de la société.

Les intellectuels, les femmes et hommes de la société civile doivent pourvoir parler d’une seule voix pour nous montrer le chemin à parcourir. Les femmes qui ont la chance d’avoir des pères et des conjoints solidaires et celles qui ont eu accès à une éducation de qualité, les femmes qui ont pu voyager et voir d’autres modèles de société, toutes doivent proposer des solutions à celles qui ne voient pas comment s’en sortir. Nous pouvons influer sur notre sort, la fatalité est réservée aux tragédies grecques. Nos hommes nous aiment et peuvent accompagner nos combats mais ne résoudront jamais nos problèmes, c’est à nous et seulement à nous, de le faire.

Pour nos grands-mères, pour nos filles et nos petites-filles, pour celles qui ont permis la réforme de la Moudawana, bâtissons une société inclusive et protectrice, écrivons ensemble une nouvelle page glorieuse et aimante de notre histoire et donnons enfin vie au quart de société manquant.

Lien vers l’article : http://www.huffpostmaghreb.com/hajar-el-hanafi/a-la-femme-libre-enfouie-en-toi-jecris_b_11403654.html