Lettre à un jeune Marocain

“Un homme, ça s’empêche.”, une phrase lourde de sens que nous devons au père d’Albert Camus. Elle nous questionne sur les notions de responsabilité et met à mal nos pulsions de mort, de sexe et de possession. Je peux, mais je dois me retenir si cela fait mal à l’autre. Voyez-vous, la philosophie est une discipline de tous les jours, que l’on exerce à chaque nouvelle situation pour remettre en question nos valeurs et se forger des convictions réfléchies et non héritées d’un temps révolu. Mais voilà une discipline qui n’a plus sa place dans notre pays depuis bien des années maintenant. L’origine du mal est là.

De quoi parle-t-on exactement ? La scène se déroule dans un bus de Casablanca en pleine journée. Les personnages, six adolescents entre 15 et 17 ans et une jeune femme de 24 ans, handicapée mentale. Non, ce n’est pas une sortie de classe, ce n’est pas non plus un gang bang. Il s’agit plutôt d’un film d’horreur. Ils descendent son débardeur, pelotent ses seins, les tètent. L’un retire son t-shirt. Il faut l’émoustiller, une sorte de parade amoureuse vite fait, bien fait. Un autre s’agrippe à elle, par derrière, frottant son pénis à ses fesses. Ils rient, ils blaguent. C’est hilarant. Elle crie, supplie, se débat et continue de marcher vers l’avant du bus, ce que lui dicte son instinct de survie. Personne ne s’interpose. Ou plutôt si, mais en voix off. La voix d’un jeune garçon qui n’apparait pas mais que l’on entend implorer les chasseurs de laisser la biche en vie. C’est cette petite voix d’un gamin qui sans lire Camus, fait preuve d’empathie et de philosophie car même dans les films les plus gores, il nous faut cette petite voix qui rassure avant l’apparition du monstre. Bouh ! Pas d’adulte ? Si, un seul, disons sain d’esprit, le conducteur du bus. La compagnie assurera que rien ne prouve qu’il ne l’ait pas défendu. Vrai. Et puis comment peut-il entendre les hurlements d’une femme dans le brouhaha d’une mégalopole comme Casablanca ? Ce qui est sûr, en tout cas, c’est qu’il n’appellera pas la police. Action.

Des viols, il y en a tous les jours, partout dans le monde. On viole des femmes, des enfants, garçon et fille, des hommes aussi. En France, 98% des viols sont commis par des hommes et 93% des victimes sont des femmes. Je n’ai pas trouvé de chiffres concernant le Maroc. À vrai dire, les pays où l’on note le plus de cas de viols sont paradoxalement les pays où la femme est la plus libre : la Suède, l’Allemagne, la France, le Canada, … Mais ne vous y trompez pas, ce sont là les pays où il est légitime et encouragé de se plaindre à la police. Où la caresse de votre cuisse est considérée comme une agression sexuelle, le refus de porter un préservatif aussi. Le Maroc, longtemps loin de ces questions, protégé par le silence de ses femmes, n’a pas vu venir la révolution digitale et technologique des réseaux sociaux et de la caméra intégrée au smartphone.

Qui est coupable ? D’abord, ces jeunes garçons. Qui est la victime ? La jeune fille. C’est un éclaircissement en réponse aux quelques appels sur les réseaux sociaux à la condamnation de la jeune femme. Je cite : « Au contraire, je pense que c la fille qui devrais être présenter en justice vu ce qu’elle porte comme vêtement de provocatrice et la question qui se pose que fait-elle avec un groupe de garçons derrière un bus. », Art Director Marocain. Cela me rappelle que deux semaines en arrière, j’étais pour la première fois, sur une plage à Barcelone. Des femmes de 35 ans, 40 ans peut-être, nageaient avec leurs enfants, des garçons entre 6 et 9 ans. Elles jouaient avec eux, les portaient sur leur dos, tous riaient aux éclats et semblaient heureux. Cette image m’a marquée car arabe que je suis, j’ai remarqué qu’elles ne portaient que le bas de maillot. Je voyais ces poitrines à l’air et j’attendais une réaction violente. Rien. J’ai trouvé cette scène si belle, pleine de tendresse et de vérité, la vérité des corps nus. Les hommes étaient sur la plage à bronzer. Je n’en ai vu aucun aborder une seule de ses femmes, ni même une autre plus jeune. Je n’ai entendu aucune insulte, je n’ai vu que bienveillance et respect des femmes, des mères et des enfants. Le mot est dit, j’ai vu plus de respect sur cette plage de Barcelone, que je n’en ai vu de toute ma vie au Maroc.

D’autres coupables ? Ces jeunes sont mineurs. Nous sommes donc en droit de se poser cette question. Bien sûr, les parents ont toute la responsabilité de ce que font leurs enfants. Faire des bébés est une lourde responsabilité qui n’est pas à négliger parce qu’alors les enfants des autres en sont les premières victimes. Pendant que la police arrêtait les suspects, la presse demanda aux voisins de réagir. Dédouanant les adolescents, ils voyaient comme principales causes de ce crime, le chaos familial dans lequel ils ont grandi, ainsi que leur consommation quotidienne de psychotropes. Essayons d’avoir une vue macroscopique des analyses du voisinage. Nous sommes des bonnets d’ânes en éducation dans tous les classements mondiaux sur le sujet. Nous sommes, selon les dire de notre ministre de la santé, près de 50% à souffrir de maladies psychiques dans un contexte d’absence totale de psychiatres. D’après la CIA, le trafic de drogue représenterait 23% de notre PIB alors qu’il ne représente pour le même chiffre d’affaires que 3% du PIB mexicain que l’on considère comme un pays sous grande tension des narco-trafiquants. Nos jeunes sont drogués quand ils ne sont pas eux-mêmes des vendeurs de stupéfiants. Bien sûr, il ne faut pas oublier le quatrième facteur, qui est celui d’une religion portée à son extrême rétrograde, conservateur et conquérant, wahhabite. Faut-il rappeler que les marocains étaient entre 2015 et 2016 la deuxième nationalité à commettre des attentats suicide au nom de Daesh. Avec les derniers événements de 2017, je pense que nous pourrons prétendre à la première place. Alors, une fois ce constat fait, comment pouvons-nous penser que les femmes pourront se libérer du patriarcat pour vivre en paix les seins nus sur les plages publiques de Dakhla. Si ce n’est l’ignorant, ce sera le fou, si ce n’est le fou, ce sera le drogué, si ce n’est le drogué, ce sera l’extrémiste religieux qui la violera. Ou peut-être les quatre fantastiques incarnés en un seul homme.

Pour ceux qui lisent cet article, je vous prie de m’excuser. Je vous prie de m’excuser de partager avec vous de tels atrocités. De penser notre présent en noir. Mais comme dit mon père, être une femme est un malheur. À s’acharner sur les femmes, notre pays et le monde avec, se prive de ce qu’il y a de plus beau, la sensualité des corps féminins et la tendresse de leur être.

Rappelez-vous que la vie est seule sacrée et que ce qui donne cette vie, ce n’est pas la côte d’Adam mais le vagin de Mahjouba et ce qui la nourrit une fois au monde, ce sont les seins de Jamila. Alors, s’il y a un corps à respecter, c’est bien celui de Saida. Pour ce faire, un homme ça s’empêche.

Mon amitié et ma tendresse,

Hajar

Image : copyright Sami Ameur

Lien vers l’article : https://ladepeche.ma/lettre-a-jeune-marocain/

Rencontre avec Bahaa Trabelsi : la romancière de l’autre Casablanca, la ville noire

Au salon du livre de Paris où le Maroc était l’invité d’honneur, en mars dernier, je suis allée à la rencontre d’écrivains marocains de langue française et, en particulier de Bahaa Trabelsi. Je l’ai vu arrivée dans sa tenue entièrement noire et ses bottes gothiques. Le tout contrastait avec la blancheur laiteuse de sa peau et ses boucles couleur feu. Elle était captivante. Je ne l’imaginais pas libre, je la savais libre. Je lui proposais une interview, qu’elle accepta. Il ne me restait plus qu’à lire son roman fraîchement dédicacé, La Chaise du Concierge.

Lachaiseduconcierge_couverture

Moi qui suis une grande fan d’Hercule Poirot et de Sherlock Holmes, je me demandais bien à quoi pouvait ressembler le polar marocain. Je n’ai pas été déçu. Nous suivons à mesure des chapitres trois personnages principaux dans une tension continue, soutenue par une intrigue qui ne s’essouffle pas. D’abord, le concierge, tueur en série. Il rôde et tue en signant ses crimes de versets du Coran. Le fou de Dieu nous raconte à la première personne du singulier sa mission sur Terre : nettoyer le quartier Racine de ses pêcheurs. Rita, journaliste, mère célibataire et divorcée, mène son enquête et tombe amoureuse du commissaire qui en est chargé. Elle veut voir rose, il voit noir pendant que l’assassin voit rouge.

Bahaa Trabelsi nous questionne sur nos contradictions. Le marocain se joue de l’absurde et flirte dangereusement avec la folie, toujours sur un fil tendu près à tomber mais oubliant que la chute peut être douloureuse, voire mortelle.

Il y a eu quatre romans avant celui-ci, dont Parlez-moi d’amour pour lequel elle reçut le Prix Ivoire. La Chaise du Concierge est pour sa part salué par les critiques et vient d’être récompensé par le prix littéraire du Sofitel Tour Blanche, présidé par Tahar Benjelloun. Bahaa Trabelsi apparait aussi parmi les portraits de l’exposition « 100 » de Nadia Larguet, qui célébrait les femmes marocaines à l’occasion de la journée mondiale de la Femme.

J’avais des questions à lui poser. Les réponses étaient lumineuses. Elles m’ont rendue heureuse quand j’étais la plus triste. Merci Bahaa ! Je vous laisse donc les découvrir, peut-être qu’elles apaiseront d’autres âmes en peine ou donneront des clés à quelques âmes perdues.

 

Comment avez-vous eu l’idée du roman et du polar ? Et depuis quand l’écrivez-vous ?

Je l’ai écrit pendant une année. Connaissez-vous l’adaptation en film du livre de science-fiction La Machine à Explorer le Temps par Georges Pal ? Le personnage qui voyage dans le temps voit changer le monde à travers une vitrine de magasin d’habillement. De même pour moi, depuis ma fenêtre, je voyais la maison en face. Au départ, il y avait une grande agence de publicité qui s’appelait Shems et qui fût remplacée par une banque, la Banque Populaire avant qu’une banque islamique ne prenne sa place. En une dizaine d’années, de ma fenêtre, je voyais le Maroc changer. Ensuite, en me baladant à Casablanca, j’ai remarqué devant toutes les portes des immeubles, une chaise, celle d’un concierge. Il est censé regarder et surveiller. Enfin, j’entendais vaguement les conversations et j’ai vu petit à petit l’islamisme monter. C’est donc comme cela qu’est née l’idée du livre. Ce n’est pas pour rien que j’ai fait le choix du thriller. Il y a, en effet, une espèce de tension qui permet de raconter les changements qui s’opèrent. Finalement, j’ai pris ce tueur en série, ce fou de Dieu qui se pense missionnaire, comme prétexte pour dénoncer la bêtise, pour dénoncer la folie des hommes.

On parle là d’un Maroc qui évolue vers plus d’islamisme mais le concierge, par contre, n’a pas évolué. Serait-il la représentation humaine de la chaise, celle de l’immobilisme ?

Bien sûr. Il pense qu’il est missionnaire. Il est droit dans ses bottes et ne change pas. Il est convaincu de détenir toutes les vérités.

Et selon vous, le Maroc va dans son sens ?

Oui, il y va mais doucement, pas aussi violemment. Tous les personnages racontent ces changements, même les personnages secondaires dont « Lhaj » que j’aime beaucoup et qui est notre vieux Maroc, celui que nous avons connu avant.

Mais « Lhaj » est désemparé, n’est-ce pas ?

Oui, comme tout notre vieux Maroc, ne le voyez-vous pas ? Le vieux Maroc ne comprend pas ce qui lui arrive.

Votre assassin est un concierge, somme toute assez banal et commun. Comment expliquer sa radicalisation ?

Il est d’abord psychopathe. Son père était violent. Il était aussi élève d’un « fkih » qui lui expliquait que tout musulman est d’abord un guerrier. Tout ceci s’ajoute à son instabilité psychique et cela en devient obsessionnel. Il tue, alors qu’il est encore dans son village, la petite-amie de son frère. Mais en arrivant à Casablanca, il est tellement choqué par ce qu’il voit, qu’il plonge complètement dans son délire.

Est-ce que vous en avez rencontré des personnes choquées de la sorte ? Sans être des assassins, évidemment.

Oui, bien sûr. Vous verrez, un jour, nous aurons notre psychopathe islamiste.

Votre livre serait une prédiction alors ?

Non, il s’agit plutôt d’une crainte car dans une société en mutation, dans une société qui se radicalise, on ne peut empêcher que des psychopathes aillent dans le même sens, dans celui de la folie, pour exacerber et porter ces nouvelles valeurs, en les caricaturant et en en usant pour légitimer leurs crimes.

Du quartier Racine aux quartiers populaires en banlieue, votre roman nous balade dans les ruelles de Casablanca. Vous déclariez dans une précédente interview, votre « amour profond » pour cette ville car disiez-vous, elle était « la ville de toutes les contradictions ». Vous rajoutiez enfin que « c’est là que peuvent naître la tolérance ou l’acceptation ». Ce roman est-il un aveu d’échec ?

Tous mes livres se déroulent à Casablanca. Les cinq. Je suis folle de Casablanca. C’est ma ville d’adoption. Je suis née à Rabat. Mais j’ai eu un vrai coup de cœur pour Casablanca en y déménageant.  Alors oui, je le pense toujours. Le livre finit sur une note d’espoir. Il finit avec les nouvelles générations. Et c’est à Casablanca qu’il pourrait y avoir justement cette relève parce que Casablanca est un vivier. C’est un vivier de plusieurs Maroc qui sont là et qui vivent ensemble. Casablanca est une ogresse.

Pensez-vous que Dina, la représentante de la nouvelle génération dans le roman et qui fait ses études en France, devrait revenir à Casablanca ?

Je laisse cela en suspens. Elle a dit qu’elle prendrait la relève mais est-ce que cela signifie revenir ? Peut-être.

Je ne sais pas.

Moi non plus.

Plusieurs de vos personnages sont des femmes de ménages fortes et courageuses malgré une vie qui ne leur a fait aucun cadeau. Pensez-vous qu’au jour d’aujourd’hui, au Maroc, on puisse encore naître fille dans une famille pauvre et espérer devenir médecin ? Ou vouons-nous ces jeunes enfants à la vie de petites bonnes battues par leurs employeurs et violées par les fils de la maison ?

Non. Nous avons un vrai problème au niveau de l’enseignement et de l’éducation et les filles sont toujours reléguées au deuxième plan. Les filles dans les campagnes sont des mains d’œuvres. Elles puisent encore l’eau du puits et font les travaux pénibles. Les garçons vont à l’école même si l’école n’est pas une référence. L’école actuelle au Maroc n’en est pas une. Il reste beaucoup de travail à faire pour que les petites filles marocaines des campagnes puissent accéder justement à l’éducation, qu’elles puissent avoir des chances d’avoir un cursus scolaire normal. Il reste beaucoup à faire si ce n’est que pour leur donner accès à une vie alphabétisée. Une vie où elles savent lire, écrire, où elles ont les yeux ouverts et la conscience développée. Non, on a encore beaucoup de travail à faire même si la société civile a beaucoup fait mais cela reste des actions de terrain ponctuelles dans une région, dans un village.

Selon vous donc, il n’y a encore rien de structurant capable d’impacter la vie d’une génération ?

Non, pas encore. On en est loin. Je pense que tous nos problèmes, d’où qu’ils viennent, ne peuvent être résolus que par l’éducation. Nous avons un beau pays. Les infrastructures sont prêtes, les chantiers en cours mais il manque des gens éduqués, conscients et capables à la fois de capitaliser et de profiter de ces infrastructures. Notre problème reste donc entier. Je vais l’exprimer en arabe : « Bhala ka dir l3akar fouk lkhnouna » ! Le progrès social n’arrive que par l’éducation. Le mois dernier j’étais à Cuba. C’est un pays très pauvre mais éduqué. Il n’y a pas d’infrastructure mais les gens sont éduqués. Et tout de suite, cela donne une autre ampleur parce qu’il y a une espèce de dynamique qui fait qu’à partir de là le pays peut réellement avancer.

Nous avons eu au moins dix siècles d’histoire derrière nous. Nous ne sommes pas un pays dessiné sur une carte par des colons, mal dont souffre bon nombre de pays africains et arabes. Et pourtant nous ne connaissons pas suffisamment notre histoire. C’est intriguant.

Nous avons vraiment quelque chose de profond et ancré qui est en train de s’envoler en fumée.

La violence faite aux femmes revient beaucoup dans le roman. Une scène de viol, que je ne dévoilerai pas, m’a rappelé par les sévices décrits, le viol et le meurtre en 2012 d’une jeune indienne, étudiante en kinésithérapie à New Delhi. Que racontent, selon vous, ces viols abjects sur l’état actuel du rapport homme-femme dans le monde ?

Ils racontent l’essence même du rapport homme-femme, parce qu’il n’y a pas de regard égalitaire mais il y a un regard par rapport à l’objet. La femme est encore traitée comme un objet. Nous n’en sommes pas sortis malgré le combat de féministes fortes comme Latifa Jbabdi ou comme Fatna El Bouih. Ce sont des femmes qui ont marqué le Maroc des années 80 et 90. Elles se sont battues comme des lionnes. Elles ont fini par obtenir quelques bribes de droits mais aujourd’hui nous retrouvons à la tête du ministère de la femme une Bassima Hakkaoui qui légitime le viol en expliquant que le violeur devrait épouser la violée. Nous marchons sur la tête. Nous sommes dans l’absurde alors que nos mères et nos grand-mères se sont battues pour nos droits. Ma génération en a bénéficiés mais la majorité de nos filles sont en train de sombrer dans quelque chose qui est antinomique avec nos libertés. Je trouve cela extrêmement dangereux. Alors, évidemment, cette violence homme-femme est là. Elle parcourt les années et la société et le patriarcat prend appui sur cette violence. Le rapport homme-femme, dans tout le livre, parle de cette violence. Le commissaire qui est un personnage moderne, exerce lui-même, cette violence d’une autre manière, en ne rentrant pas dans le rapport homme-femme tel qu’il pourrait être conçu de manière égalitaire. D’ailleurs, à un moment donné, il a un dialogue avec «Lhaj» qui le remet à sa place et exige qu’il arrête son comportement machiste.

La destruction de soi est aussi abordée au travers du personnage du commissaire, personnage qui est au plus près du vice et de ce qu’il y a de pire au Maroc mais qui ne sait que se détruire et est incapable du bonheur simple auprès de Rita. Il nous donne ce sentiment que la vérité du monde ne peut qu’asphyxier les âmes pures et transformer les hommes en de lamentables êtres cyniques. Pensez-vous qu’il y ait encore une place pour les optimistes au Maroc ?

Oui, c’est «Lhaj». C’est pour cela que j’adore ce personnage. C’est pour cela que pour moi ce personnage est une respiration. Il porte en lui ce Maroc que nous aimons tous, qui a été le Maroc de la tolérance et des ouvertures. Quelle que soit la vérité qui se dévoile à nous, il faut se rappeler qu’il n’y a pas que l’ombre, il y aussi la lumière.

Une autre chaise trouve sa place dans votre roman. Il s’agit de la chaise rock gothique de Rita, la journaliste. Je sais que vous possédez une chaise similaire chez vous. Qu’y a-t-il de rock et gothique en vous et en Rita ?

Il y a beaucoup de chose. Rita aime beaucoup de choses dont le hard rock. Elle a une bonne culture et aime le brassage des cultures. Elle écoute ACDC mais aussi Abdelhalim Hafez. Elle connait le cinéma égyptien des années 50. Elle est justement dans la tradition de «Lhaj» mais c’est une rebelle, c’est son côté punk. Cela vient justement de cette volonté d’exister dans la diversité.

Ce roman est aussi l’histoire d’un amour impossible, d’un amour trahi. Était-ce si important d’avoir l’histoire d’amour en parallèle de l’histoire criminelle du polar ? Était-ce une tension nécessaire ?

Tout est lié. Les liens entre les gens sont au cœur de la société, le lien le plus fort étant celui de l’amour. Alors quand nous voulons la décrire, forcément, cet ingrédient en fait partie et donc bien sûr, qu’il a fallu une histoire d’amour. C’est une histoire d’amour déchirée parce que je pense qu’aujourd’hui, dans une société en mutation, le couple n’est pas forcément linéaire. C’est un couple qui est dans les contradictions sans pouvoir se défaire du patriarcat. C’est ce que vivent Rita et le commissaire. L’histoire, dès le départ est condamnée à l’échec parce les deux mondes qui se rencontrent sont tous deux dans des empêchements. Le commissaire a traversé Casablanca et ses horreurs. Il a vu tellement de choses destructrices qu’il n’a pas la force. Il est un peu dépressif, il est dans l’alcool et il est avec les prostituées. Il a donc du mal à construire quelque chose « de sain ». Rita est, quant à elle, dans des délires un peu mièvres. Elle est dans les idéaux, dans les espérances et dans l’amour mièvre.

Pourtant c’est une mère célibataire qui a donc eu des déceptions amoureuses avant de rencontrer le commissaire. Pourquoi continue-t-elle à y croire ?

C’est pour cela que j’adore les femmes car c’est d’elles que viennent toutes les espérances. Ce sont les écorchées vives, les plus sensibles, mais aussi celles qui portent la vie. Une mère célibataire doit donner à son enfant la vie et l’espoir. Attention, il y a des mères destructrices mais ce n’est pas la généralité. La vérité est que les femmes et les mères peuvent sublimer une société. Elles sont porteuses de vie.

Je prépare un texte sur Ève et je souhaitais avoir votre perception de ce personnage clé des civilisations judéo-chrétienne et musulmane, en tant que femme et puis en tant qu’écrivaine ?

Ève est notre mère à toutes et elle a été arnaquée. D’abord, elle est née de la côte d’Adam ce qui est la première imposture. Ensuite, Adam devient une victime, ce qui est absolument faux. Qui détient le pouvoir, qui sont les bourreaux ? Pas les femmes, en tout cas. Il y a donc une imposture, quelque chose de fâcheux. En réalité, Ève est extrêmement puissante parce qu’elle a enfanté l’humanité. Sa puissance vient de là. Or, nous refusons d’exalter la puissance, nous préférons la détruire. Mais Adam n’est pas une victime. Adam est un guerrier. À travers, les trois textes, la Thora, la Bible, le Coran, la femme a été infantilisée. Elle a été sous-traitée tandis que l’homme a mené le monde.

Et pourquoi dites-vous qu’Adam est un guerrier ?

C’est Adam qui va à la chasse, à la pêche, à la guerre, à tout et toute sa descendance avec lui. Ève, quant à elle, a été, entre guillemets, réduite au rôle de mère et de femme au foyer à travers toute l’histoire de l’humanité. Dans tous les textes monothéistes, seuls les hommes développent la société. Les femmes jouent des rôles secondaires. Dans le Coran, le dernier texte, elle est sujette à des réprimandes, à des règles qui la concernent. On y retrouve la répudiation, la polygamie, les lapidations. Mais selon moi, toutes les belles choses qui pourraient arriver à l’humanité viendraient des femmes. Les grandes dictatures, tout ceux qui ont fait mal à l’humanité sont des hommes. Ce sont des enfants qui jouent et la femme n’a pas cette tendance à être un enfant qui joue. L’enfant, elle le porte.

En 2017, au Maroc, une femme a été condamnée à deux ans de prison pour adultère. Souhaitez-vous réagir ?

Cela me fait réagir globalement. Parce que si c’est un homme qui commet l’adultère, si cet homme est marié et que sa femme ne porte pas plainte ou si elle dit qu’il est libre de l’avoir fait alors cet homme ne sera jamais condamné. En revanche, une femme sera, de toutes les façons, condamnée quelle que soit la position de son mari. Il y a une différence de traitement à la base. Les choses ne sont pas vues de la même manière car l’homme, dans les mentalités, se fait entraîner dans quelque chose. La femme, c’est Ève avec la pomme. Elle est la fille de Satan.

Dans la même interview citée précédemment, vous disiez « ne pas vous considérer comme une romancière engagée ». Qu’en est-il aujourd’hui ?

Je n’écris pas pour militer ni pour délivrer un message en particulier. Quand j’écris un livre, c’est pour raconter des histoires mais elles portent forcément des messages. Donc, selon moi, la question de l’engagement est une question fausse. L’engagement est, par essence, dans l’histoire. À travers l’histoire, les messages se délivrent tout seuls. Je ne brandis pas une pancarte, j’offre une histoire à lire. Ensuite, si un texte est fort, il devient engagé. En ce qui me concerne, le plus important est d’écrire parce que cela exorcise beaucoup de choses en moi. Mais ce qui est fabuleux, c’est qu’une fois que le livre est publié, il ne m’appartient plus. Le retour est le plus beau passage de l’écriture. Finalement, lorsque nous écrivons, nous y mettons de nous. Il y a alors de l’authenticité qui se dégage du texte. Nous n’y mettons pas du style, nous y mettons nos tripes.

Pour terminer, il y a un personnage qui me tient particulièrement à cœur, peut-être parce que nous sommes de la même génération, il s’agit de celui de Dina. Dina est ébranlée en quelques mois à peine par une violence qu’elle voulait croire étrangère à son monde. Comme votre roman traite des relations mères-filles, qu’auriez-vous en tant que mère et écrivaine à dire à toutes les Dina (et les Dino) qui vous lisent ?

Dina a été protégée par sa mère. Pour elle, sa mère exagère. Elle la croit tragique. Elle écrit que sa mère est allée à Paris avec des rêves contrairement à elle, qui y va avec des projets. Et pour moi, votre génération est une génération de projets. Mais savez-vous pourquoi le rêve n’a plus sa part ? Parce que la mondialisation, parce que les réseaux sociaux, parce que les finances, parce que le monde est devenu implacable. Il faut donc se frayer des chemins. Toute l’énergie passe alors à se frayer ces chemins-là et cela ne laisse plus vraiment la part au rêve ou à l’idéal. Et puis, il y a eu tellement de déception par rapport aux idéaux. Aujourd’hui, même la pensée est en crise. La philosophie aussi. Le monde est en train de s’égorger, de s’étouffer dans son chaos. Parce qu’aujourd’hui, c’est l’ère du chaos. Dina fait partie de cette génération un peu perdue qui subit ce chaos et qui essaye avec toute son énergie d’exister quelque part. Dans cette force qu’elle met à vouloir exister, il faut qu’elle soit rationnelle. Il faut faire ceci, faire cela, de manière à se frayer un chemin. Dina est comme cela, jusqu’à ce que sa mère meure. Je veux donc vous dire : continuez de rêver et allez jusqu’au bout de vos rêves, s’il vous plait. Ne perdez pas pied dans le rationalisme cynique et coupant du monde actuel. Il faut rêver d’un monde meilleur, il faut rêver d’une belle planète, il faut rêver d’écologie, il faut rêver de tout ce qui peut encore être un idéal. Il faut rêver de liberté, de beauté, de paix et d’amour. L’amour par exemple, on a tendance à en faire quelque chose de subsidiaire. Le regard que nous portons sur Ève, ce regard que l’humanité et les religions monothéistes ont portées sur Ève est un regard vide d’amour. Mais l’amour est le fondement de tout.

Lien vers l’article : http://www.huffpostmaghreb.com/hajar-el-hanafi/rencontre-avec-bahaa-trabelsi-la-romanciere-de-lautre-casablanca-la-ville-noire_b_16430970.html